Actualité à la Hune

L'analyse de Dominic Vittet

Carton plein pour les Français au Fastnet !

Il y a une part de hasard dans les résultats d’un Fastnet. Même en imaginant que chacun des 390 équipages engagés donne le meilleur sur ce parcours atypique de 600 milles, c’est bien la météo qui départage le plus souvent les gros des petits. Le classement en temps compensé toutes classes, affiché au fur et à mesure du déroulement de l’épreuve, met en évidence cet aléa contre lequel, même les meilleurs, ne peuvent rien. Cette année, il fallait plutôt courir sur un gros bateau pour avoir des chances de l’emporter…
  • Publié le : 11/08/2017 - 00:01

Lann Ael 2Avec son prototype signé Bernard Nivelt, Didier Gaudoux et son équipe (Lann Ael 2) créent la surprise en remportant le classement général toutes classes. Toujours dans le match en IRC 1, ils ont fait la différence au portant en chipant la victoire à Rumbler 88 et Nikata pourtant bien partis…Photo @ ROLEX/Carlo Borlenghi
En été, si l’anticyclone des Açores daigne prendre sa place normale, c’est-à-dire remonter jusque dans le Golfe de Gascogne et sur la Manche, les dépressions atlantiques, peu vigoureuses en cette saison, sont repoussées vers le Nord. Elles se dégonflent assez facilement en arrivant sur les terres européennes, après avoir ventilé l’Irlande et le Canal Saint-Georges surtout, puis se meurent sur l’Ecosse ou la Norvège. Mais depuis trois semaines,  la haute pression feignasse au cœur de l’Atlantique. Du coup, les petites dépressions d’été étendent leurs fronts nuageux jusque sur nos côtes en apportant vents d’Ouest, fraîcheur et pluie. De quoi agacer quelques aoûtiens… Rien d’extraordinaire pour les passionnés de course au large qui rêvent tous d’accrocher un jour le plus prestigieux des trophées IRC de l’hémisphère Nord, quelques soient ou presque les conditions à affronter. Ils savent que la mer d’Irlande est souvent difficile, avec son eau froide, sa surface hachée et ses vents qui forcissent à l’approche du célèbre phare.

Dès la sortie du Solent dimanche 6 août, les milliers d’équipiers, en bottes et en cirés, affrontent les prémices d’une nouvelle perturbation. Ils savent qu’ils vont louvoyer jusqu’au Fastnet dans des vents oscillants entre 5 et 25 nœuds, et qu’il faudra exploiter habilement les bascules de vent générées par les passages de fronts nuageux qui se déplacent vers l’Est. D’abord le front chaud qu’il faut négocier dès la sortie des Needles. A son approche, le vent bascule Sud Sud-Ouest, fraîchit 20 nœuds et envoie la flotte en bâbord amure vers la baie de Lyme. Survient le premier chausse-trappe : le passage de la pointe de Portland, avec ses courants ravageurs. Pour éviter le plus dur du flot, les plus malins de la flotte des IRC longent la côte, profitent des contre-courants dans la baie de Weymouth et sortent en tête de leur classe. On retrouve Night and Day des «père et fils Loison» en IRC 4, Altikhan en IRC 3 et Pintia en IRC 2. Lann Ael 2 en IRC 1 est déjà dans le bon paquet.

Cette première bataille fait des gros dégâts mais le pire est à venir. Le front froid qui succède au front chaud fait des siennes. Au lieu de se déplacer vers la flotte et offrir sur un plateau la bascule de Nord-Ouest qui souffle derrière la barrière nuageuse, il ralentit au fil de la journée de lundi et finit même par s’arrêter dans la baie de Plymouth. Sans vitesse, le front ne génère plus l’appel d’air sur lequel compte les équipages pour repartir en tribord. Le vent de Nord-Ouest se meurt...

Progression du front froid lundi 7 aoûtLa dépression qui génère le front froid est peu active. Dans la matinée de lundi (7 août), plus le front ralentit (flèches noires), plus il se disloque et plus le vent de nord-ouest derrière le front est faible, voire nul sous le vent de la côte dans la baie de Plymouth (ronds bleus). Les bateaux les plus rapides qui sont déjà lundi matin aux Scilly ont encore du nord-ouest derrière le front. Les plus lents qui passent le front dans la baie de Plymouth n’ont plus de vent. Photo @ Dominic Vittet
Ceux qui ont franchi la barrière plus loin dans l’Ouest comme les multicoques, les Volvo, les IRC Zero et les IRC 1, soufrent moins. Quand ils ressortent à l’Ouest du front, le Nord-Ouest n’est pas complètement mort et ils arrivent à se déhaler jusqu’à l’entrée de la Mer d’Irlande ou le vent est mieux établi. Pour les IRC 2, 3 et 4, c’est la Bérézina. Avec le front qui s’écroule sur place, le vent disparaît et devient même nul sous le dévent de la cote britannique. La pétole s’éternise dans la baie de Plymouth tandis que les bateaux qui ont réussi à passer de l’autre côté du cap Lizard filent… à l’anglaise ! En IRC 2, seul Pintia passe la pointe et prend du même coup la tête du classement général…

Ce coup d’arrêt met un terme quasi définitif aux ambitions des petites classes pour figurer sur la plus haute marche du podium. Sauf retournement de situation en leur faveur, la victoire devrait revenir à un gros… Avant d’attaquer la mer d’Irlande, il faut se défaire des zones interdites à la navigation qui entourent les îles Scilly. Elles sont énormes et obligent les équipages à des choix forts avant d’aborder la Mer d’Irlande. La route la plus courte qui passe au ras de Land’s End et laisse toutes les zones sur bâbord est favorable aux tout premiers. Concise 10 et principalement les Volvo 65, qui de toute façon ne se lâchent pas d’une semelle, s’y engouffrent.

Toutes les autres classes vont se partager entre cette option Nord et le passage au milieu de l’archipel qui permet de se retrouver plus Ouest au moment où la pression doit revenir du large. Au final tout dépendra de la bascule Nord qui doit suivre en mer d’Irlande. Le coup le plus notoire est réalisé par l’Imoca StMichel-Virbac qui ose l’option centre et reprend près de 10 milles à ses confrères. Les 170 milles de louvoyage jusqu’au Fastnet n’apportent pas de difficulté majeure. Sauf qu’il faut négocier habilement les bascules de vent qui ont tendance à tourner à droite tout en prenant garde au dévent de la côte irlandaise à l’approche de la marque.

Tandis que Concise 10 est déjà amarré à Plymouth depuis belle lurette, le gros de la flotte IRC enroule le phare mythique. C’est la récompense après 2 jours de près surtout pour les gros qui profitent du creusement de la dépression centrée sur l’Ecosse. Ils balancent leurs spis dans un bon 25 nœuds de Nord et avalent la Mer d’Irlande vitesse grand V. Ca déboule fort en IRC Zero et en IRC 1 où la bagarre finale toutes classes semble se jouer entre Rambler 88 et Nikata qui se passent tour à tour le flambeau. Pas de chance pour les petits IRC qui luttent pour atteindre le graal…

Creusement de la dépression sur l’Ecosse mercredi 9 août 0HTUAu moment où les plus gros IRC redescendent vers Plymouth, la dépression (rond rouge 1003) centrée sur la Mer du Nord se creuse. En même temps, l’anticyclone (H 1034) pousse vers l’Est. Du coup, les isobares se compriment et le vent de nord va dépasser les 25 nœuds pour la descente sous spi vers les Scilly. Les petites classes ne bénéficieront pas de la même compression lors de leur retour et perdent définitivement le classement «toutes classes».Photo @ Dominic Vittet

Décidément, ce ne sera pas le bon tempo pour les IRC 2,3 et 4 dans lesquelles les français occupent les avants-postes. Ils ne bénéficieront pas de conditions aussi favorables que les gros pour rejoindre Plymouth. Le vent mollit et les chances de victoires toutes classes sont définitivement exclues.

Mais finalement, c’est Lann Ael 2, un des rares français engagés en IRC 1, dont les qualités au portant semblent exceptionnelles, qui revient fort dans la dernière portion du parcours et coiffe au poteau tous ses adversaires. Non seulement, il gagne en IRC 1 mais il s’octroie aussi le classement général toutes classes ! Un immense bravo à son skipper Didier Gaudoux et à son équipage qui sont récompensés pour leur démarche originale (et de plus en plus rare) en prenant le risque de faire construire ce nouveau bateau sur plan Bernard Nivelt. Ils donnent à la France sa 3e victoire d’affilée, du jamais vu…

Excepté en IRC Zero, ou l’américain Privateer l’emporte, les Français raflent toutes les victoires de classe : Pintia skippé par Gilles Fournier, qui aura longtemps été un prétendant à la victoire toutes classes, gagne en IRC 2. Dream Pearls gagne en IRC 3, mais ne finit que 33e toutes classes. Les incroyables Loison, père et fils en duo, gagnent non seulement le classement en double mais aussi le classement en IRC 4 ! Ils ne finissent que 28e toutes classes après avoir mené ce classement pendant les 24 premières heures de course, jusqu’au passage du front mortel… En Class 40, Halvard Mabire sur Campagne de France passe en tête au Fastnet après un louvoyage magnifique mais ne peut résister au retour de V and B du malouin Maxime Sorel qui semble nettement supérieur au portant. L’anglais Phil Sharp, toujours dans le trio de tête, prend la 2e place.

Enfin en IMOCA 60, SMA skippé par Paul Meilhat et Gwenolé Gahinet a dominé sa classe de la tête et des épaules. Après avoir creusé l’écart régulièrement le long de la Cornouaille, les deux compères se sont échappés définitivement en passant le Cap Lizard !

Quelle belle course du Fastnet ! Elle va surement continuer à susciter les convoitises et peut être obliger les anglais à augmenter le numerus clausus pour la prochaine édition… Vivement 2019 !