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VOLVO OCEAN RACE

Charles Caudrelier : «A un moment, j’ai dit on se calme !»

Arrivé mardi 3 avril à Itajai au Brésil quinze minutes derrière Team Brunel après 7600 milles de course dans le Pacifique Sud, Dongfeng Race Team fait une bonne opération comptable, Mapfre le solide leader espagnol ayant connu des problèmes techniques dans une étape cruelle, ayant coûté la vie au Britannique John Fisher, équipier sur Team Sun Hung Kai/Scallywag. Charles Caudrelier, le skipper du bateau franco-chinois, qui dispute sa troisième Volvo Ocean Race nous a accordé un long entretien, sans éluder les questions, et selon son habitude.
  • Publié le : 05/04/2018 - 11:24

Charles CaudrelierCharles Caudrelier dispute sa 3e Volvo Ocean Race consécutive, la seconde en tant que skipper.Photo @ Eloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Est-ce qu’après une telle étape, on parvient à dormir normalement dans un lit qui ne bouge pas ?
Charles Caudrelier :
 Non. Tu as beau être épuisé, tu ne dors pas bien dans la mesure où en course tu n’es pas dans un sommeil monophasique, mais fractionné par tranches de quatre heures. Je me suis couché tard et n’ai pas beaucoup dormi. Le changement de rythme est toujours compliqué. Quand t’arrives t’es tellement content d’arriver. Tu as envie de faire plein de choses, d’aller courir, d’aller prendre ton petit dej, d’aller manger quelque chose de bon… T’es hyper excité. C’est au bout de deux trois jours que la pression retombe, et là t’es naze… et tu dors enfin bien !

Voilesetvoiliers.com : Ton équipage et toi aviez l’air complètement «cramés» à l’arrivée. C’est l’étape la plus dure que tu as disputée en trois participations ?
C.C. :
Oui, clairement ! Je crois, en tous cas nerveusement mais aussi physiquement. On a traversé le Pacifique vent arrière et fait beaucoup de manœuvres, en empannant le long de la zone d’exclusion des glaces. Je n’ai pas compté le nombre. Nous en avons certes fait moins qu’entre Le Cap et Melbourne, mais dans l’océan Indien on avait «seulement» 20 nœuds. Là, il y avait 35 à 40 nœuds et des vagues en moyenne de cinq à six mètres. On a eu successivement trois dépressions très creuses, plus la disparition de John Fisher qui nous a forcément bien perturbés. De mémoire de ceux qui ont participé à beaucoup de Volvo (notamment le Néerlandais Bouwe Bekking skipper de Team Brunel qui en est à sa huitième participation ; ndlr), c’est sans doute la plus extrême. En 2012 avec Groupama 4, on avait eu aussi du très mauvais temps. Mais il y avait de gros écarts, les bateaux étaient tous cassés et nous étions en mode convoyage. Là, nous étions tous en quelques milles. Un moment, j’ai voulu calmer le jeu et je ne regrette pas, car on est le seul bateau à n’avoir rien cassé. On a un peu réduit la toile, mais deux heures après, on a vu qu’on avait perdu 10 milles. Du coup, on a dû réattaquer ! Avec ces monotypes, t’es en mode régate 24 heures sur 24. On a failli deux fois percuter un adversaire qui a croisé une longueur derrière nous. Donc sur les VO65 tu pousses à fond comme jamais !

DongfengLes quarts s’effectuent à quatre et durent quatre heures !Photo @ Martin Keruzore/Volvo Ocean Race
Voilesetvoiliers.com : Comment avez-vous fonctionné au niveau des quarts ?
C.C. :
Nous sommes neufs avec deux quarts, un de quatre avec moi et un de cinq avec Pascal (Bidégorry) le navigateur. Parfois, il est hors-quart quand la météo le nécessite, et moi quand je suis à la table à cartes, ils ne sont que trois sur le pont. On change toutes les quatre heures. La plupart du temps, il y a quatre personnes sur le pont, et dans les mauvaises conditions, on garde un «stand by» qui peut monter si besoin. On sait prendre un ris à quatre et rouler la voile d’avant mais c’est un peu plus dur qu’à cinq.

Voilesetvoiliers.com : Entre le moment où vous décidez d’empanner avant d’être sous la nouvelle amure il se passe combien de temps ?
C.C. : 
Si l’on n’hésite pas (rires) car des fois au moment où l’on va «gyber», le vent change de direction et on annule tout… et si on est sûrs de nous, il faut compter entre trois quarts d’heure et une heure. Déjà, il faut tout le monde sur le pont, donc se réhabiller sérieusement car si tu dors en ciré, tu as trop froid et ce n’est pas bon. Donc, tu es en polaire dans ton duvet. Tu comptes dix à quinze minutes pour mettre tout l’équipement… et il y en a. Ensuite, tu montes sur le pont pour dématosser (changer les voiles de côté) ce qui prend encore un bon quart d’heure. Ensuite, on peut enfin empanner si tout va bien. C’est du travail et c’est quasiment une heure d’efforts de jour comme de nuit !

DongfengSecond à Itajai, Dongfeng Race Team pourrait prendre la tête du classement général après sept étapes.Photo @ Ainhoa Sanchez/Volvo Ocean Race
Voilesetvoiliers.com : As-tu souffert du froid dans les cinquantièmes ?
C.C. :
Quand tu fais une nav d’entraînement de 24 heures en hiver en Europe, tu te dis que c’est trop dur et que tu ne pourras jamais tenir sur deux semaines, mais en fait tu finis par te conditionner. Paradoxalement, je n’ai pas eu froid dans le Sud. Pourtant l’air était à 3 degrés et l’eau à 6-7. Je n’ai jamais mis de gants de mareyeurs, juste parfois de petites moufles de surfeur. Mais après le cap Horn et le mauvais temps, là je n’ai jamais eu aussi froid. J’ai senti que mon corps se relâchait, que la pression redescendait. On avait alors creusé l’écart sur Mapfre, et ça a certainement joué.

Voilesetvoiliers.com : On imagine qu’apprendre la disparition de John Fisher a été un moment très douloureux à bord. Est-ce que cela a modifié ta manière de naviguer et de mener le bateau ?
C.C. :
Nous avons juste reçu un e-mail annonçant la nouvelle, et nous n’avons pas eu le choc des images. Pour être très honnête, oui ça a changé ma façon de naviguer. Il y a des gens à bord qui ont été un peu traumatisés, et j’ai ralenti là ou d’autres ne l’ont pas fait. Il y a des moments où l’on aurait pu renvoyer de la toile, mais j’ai dit «on se calme. Il y a quelqu’un qui a disparu, on a des mères et des pères de famille à bord». La course c’est quelque chose, mais là, on la met de côté, car je veux passer le cap Horn avec tout le monde à bord et un bateau en bon état. Nous sommes les seuls à arriver avec un bateau intact, avec aucune voile déchirée, aucun pet, rien. Mais pour bien connaître les alpinistes, il y a beaucoup de morts en montagne, et des copains guides qui meurent tous les ans, on en voit tout le temps. Mais si tu ne fais pas un peu abstraction de tout ça, tu n’y vas pas. Et le coursier en scooter dans Paris, il a plus de chances de ne pas revoir ses enfants que moi sur mon bateau dans les mers du Sud. C’est malheureusement arrivé, ça arrivera toujours. Tomber à l’eau sous l’effet d’une mauvaise vague, car tu n’es pas accroché puisque tu te déplaces, ça peut arriver. C’est un drame, mais ça fait partie de notre sport, et on ne peut pas arrêter car il y a eu ce tragique accident. Il y a aussi des mecs qui meurent sur des terrains de foot ou de rugby, et on n’arrête pas ces disciplines pour autant.

DongfengAutour de Charles Caudrelier, un équipage soudé avec cinq nouveaux cap horniers !Photo @ Eloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : As-tu été encore plus vigilant sur la sécurité avec l’équipage après avoir appris cette tragédie ?
C.C. :
Oui bien sûr, mais tout le monde à bord a fait un peu plus attention. Ce genre de chose, ça calme ! On entend des gens assassiner la Volvo, course dangereuse avec des bateaux dangereux, mais je ne connais pas une course où la sécurité est autant mise en avant, où l’on s’accroche autant. J’ai appris ça sur la Volvo. Je ne me suis jamais attaché ni en Figaro ni en multicoque, et là je ne sors pas sur le pont sans mon harnais. Les Anglo-saxons sont très à cheval sur la sécurité, beaucoup plus que nous. On le voit bien en croisière où les seuls qui ne portent pas souvent de gilets sont des Français !

Voilesetvoiliers.com : Avez-vous chacun des équipements de sécurité personnels ?
C.C. :
Absolument, on est suréquipés ! On a tous une balise Sarsat et une balise AIS sur nous en permanence. On a aussi des fumigènes, de la fluorescéine… On ne rigole pas avec ça. En termes de sécurité, sur la Volvo Ocean Race, on est super en avance. On fait de la voile à l’extrême, mais on prend dix fois moins de risques que les mecs qui faisaient la Route du Rhum dans les années 80. Le risque zéro n’existe pas, et on est tous conscients que ça peut arriver. John, il était venu faire la Volvo pour vivre un truc à la fois unique et extrême. C’était son rêve…

DongfengDans le petit temps qui a prédominé à l’arrivée au Brésil, toutes les voiles ont été déplacées à l’avant.Photo @ Martin Keruzore/Volvo Ocean Race

Voilesetvoiliers.com : Ces bateaux sont quand même super exposés ?
C.C. :
Clairement. Il va falloir sans doute penser à plus les protéger. Ce sont des bateaux conçus pour faire de l’inshore et de l’offshore avec neufs personnes à bord. En IMOCA, on a mis du temps avant de commencer à protéger le cockpit. C’est très sympa de naviguer en IMOCA et je l’ai vécu, mais tu n’as plus l’impression d’être sur un bateau, car tu es toujours sous la casquette ou à l’intérieur. Moi, j’ai besoin d’être dehors, de voir devant, de suivre les vagues, de barrer mon bateau. On peut faire mieux, mais il ne faut pas tout remettre en question pour autant.

Voilesetvoiliers.com : Tu as déclaré que les étapes étaient trop nombreuses et trop longues, les escales trop courtes, et que la Volvo broyait les marins. Tu le penses toujours ?
C.C. :
J’étais fatigué et encore sous le stress que génèrent ces bateaux, encore plus quand tu as la responsabilité d’un équipage. Ce que j’ai dit n’est pas bon ni pour Volvo, ni pour moi, ni pour les marins… C’est clair que l’on manque de repos et je confirme. C’est aussi ce qui fait que la course est dure et également unique. On pourrait dire aussi que le Vendée Globe, c’est trop long, c’est trop dur ! Mais dans ce cas-là tu ne le fais pas non plus. Je trouve quand même qu’on a atteint un maximum et qu’on a été un peu trop loin dans cette Volvo. Il faut qu’avec le staff de la course et les marins, on se mettent autour d’une table et qu’on voit ce qui peut-être amélioré. La Volvo, c’est un «Ironman». C’est ça le challenge ! Si tu ne veux pas trop te faire mal, tu fais un 5000 mètres ou une transat par an. Là où je pense que ce tour du monde broie les marins, c’est que pendant neuf mois, tu ne vis que pour ça. Tu laisses femme et enfants de côté. C’est là où c’est difficile pour moi de ne jamais être là, de ne jamais débrancher, même «off» de ne pas réussir à sortir de la course pour m’occuper de ma famille. Avant, elles suivaient. Ça coûtait cher certes, mais c’était une vraie aventure humaine. Là, c’est devenu très égoïste, autocentré sur nous. On ne fait que courir, courir, courir ! Mais cela reste une course incroyable, un huis-clos de neuf à dix mois (avec l’OBR en charge des images ; ndlr) dans un espace restreint, sans la moindre intimité. Mais c’est passionnant. Pour moi, c’est une remise en question permanente, car tu crois souvent que ce sont les autres qui sont cons et ont tord et pas toi. Parfois, t’es convaincu d’avoir raison… et en fait ce n’est pas le cas. Personne n’est parfait. Tu dois respecter les autres, être attentif si quelqu’un a un coup de moins bien. Mon rôle est aussi de veiller à cela. C’est hyper riche humainement et super intéressant. N’empêche, la Volvo est une course incroyable. Il se passe toujours des choses.

DongfengDans l’une des étapes les plus dures jamais disputées, le bateau franco-chinois est arrivé intact à Itajai.Photo @ Eloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Tu parles souvent de Pascal Bidégorry, comme si il était un peu le co-skipper ?
C.C. :
On est c’est vrai un peu tous les deux à diriger le bateau et son rôle en tant que navigateur est hyper important. C’est parfois dur pour nous car on a une grosse responsabilité. Nous sommes complices, nous nous soutenons en permanence car on passe beaucoup de temps ensemble à la table à cartes. Tout le monde connaissait son caractère, et quand j’ai décidé de prendre Pascal, personne dans le milieu ne me croyait… Je crois ne pas m’être trompé.

Voilesetvoiliers.com : Avant de démissionner, Mark Turner le patron de la VOR disait qu’il fallait amener au plus vite un maximum de jeunes sur la course ?
C.C. :
Certes, mais je ne suis pas certain que la nouvelle génération soit très envieuse de ce support. Elle n’a plus rien à voir avec la nôtre et celle d’avant. Je discutais avec Peter Burling (27 ans, champion olympique de 49er et vainqueur de la dernière Coupe de l’America ; ndlr) équipier sur Team Brunel. Depuis tout gosse, il rêvait de disputer la Volvo (comme Blake, Dalton, Dickson ; ndlr), mais me disait que quand tu as volé à 40 nœuds au près sur les AC 50 aux Bermudes, et que là tu navigues autour de 10 nœuds sur les VO65 dans de la mer, ce n’est quand même pas la même chose !

DongfengQuel contraste entre près de 7000 milles dans du gros temps et l’arrivée dans moins de cinq nœuds de vent !Photo @ Eloi Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : Tu sembles agacé depuis le début de la course par ce que dévoilent régulièrement les «race experts» sur vos réglages, vos combinaisons de voilure. C’est ce qui a permis aux autres de progresser selon toi ?
C.C. :
 Il y a plein d’infos qui ont été balancées et qui nous ont fait mal, car c’est quelque chose que l’on avait bien compris avant, que certains avaient aussi compris mais pas dans leur intégralité. Après, les mecs sont malins et ils auraient trouvé, mais les infos de «race experts» les ont bien aidés !

Voilesetvoiliers.com : Par exemple ?
C.C. : 
Je n’ai pas trop envie d’en parler, car la course n’est pas finie, et je pense que certains pourraient encore s’en servir. Ce n’est plus vraiment un secret, mais quand même… Ça finira par se savoir !

VIDEO. L'arrivée de Dongfeng à Itajai.

 

Volvo Ocean Race 2017-218
Classement général provisoire après sept étapes

1. Dongfeng Race Team, 46 points
2. MAPFRE, 45 points
3. Team Brunel, 36 points
4. Team AkzoNobel, 33 points
5. Team Sun Hung Kai/Scallywag, 26 points
6. Vestas 11th Hour Racing 23 points
7. Turn the Tide on Plastic, 20 points


Le départ de la 8e étape entre Itajaí (Brésil) et Newport (Etats-Unis) sera donné le dimanche 22 avril 2018.