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TOUR DE FRANCE À LA VOILE

Claire Leroy : «Le TFV doit s'internationaliser !»

Double championne du monde de match racing en 2007 et 2008, numéro un mondial durant cinq années consécutives, sixième aux Jeux olympiques de Londres avec Marie Riou, Élodie Bertrand et Claire Pruvot, élue marin de l’année Isaf en 2007 (seule Française avec Isabelle Autissier à avoir obtenu cette distinction) Claire Leroy a longtemps dominé le match racing féminin. Depuis novembre 2014, elle est «team manager» au sein du Team Lorina Golfe du Morbihan, et l’une des très rares femmes à la tête d’une équipe quasi professionnelle. Comme lors de ses années compétition, elle ne lâche rien… et revient pour Voiles et Voiliers sur cette 40e édition du Tour de France.
  • Publié le : 07/08/2017 - 14:55

Claire LeroyClaire Leroy après son premier titre mondial de match racing féminin en 2007.Photo @ DPPI
Voilesetvoiliers.com :
Tu es restée plutôt discrète lors du Tour de France à la voile cette année. En quoi consistait ton rôle exact à la tête de l’équipe Lorina Golfe du Morbihan ?

Claire Leroy : La gestion de l’équipe avec les deux Diam 24 est une partie de ma mission à l’agglomération (Golfe du Morbihan Vannes Agglomération) qui consiste aussi à développer l’activité nautique mais aussi accompagner de jeunes régatiers vers la professionnalisation. L’idée initiale était d’être complémentaire avec l’agglomération de Lorient plus axée sur la course au large, alors que nous dans le golfe du Morbihan, on était plus sur l’accueil des petites embarcations (voile légère, paddle, kayak…). Avec la mutation du TFV, on a d’abord travaillé sur l’accueil d’une étape (à Baden pour le tour 2016), puis ensuite à la mise en place d’une équipe sportive, qui avec l'arrivée de Lorina s'est développée pour atteindre cette année lors du TFV 18 personnes dont deux équipages (de loin la plus grosse équipe du TFV, ndlr). Je pilote le projet avec Vincent Le Guen au sein de l’agglo, mais nous avons aussi d’excellents coachs et une super équipe technique. Je ne pense pas que ce soit sain de multiplier les casquettes en étant à la fois chef de projet, coach… d’où ma discrétion. Et le but ultime, c'est place aux jeunes ! La philosophie c'est que les skippers soient acteurs de leur projet sportif.

Voilesetvoiliers.com : Team Lorina Limonade Golfe du Morbihan, incontestable vainqueur l’an dernier et favori cette année, a terminé 6e, loin de ses ambitions. Comment expliques-tu ce résultat ?
C.L : Il y a plusieurs explications. Ce qu’ils ont réalisé, en gagnant le tour avant la fin (ils ont marqué 882 points , ndlr), ça ne se verra plus,  surtout avec le nouveau format. Ils ont marqué les esprits, et aussi les «égos» des uns et des autres. Du coup, dans leur préparation cette année, étant le bateau à battre par tous les moyens, ils ont été observés, décryptés, copiés... En avant-saison par exemple, nous avons surpris des gens sur le bateau en train de tout mesurer. Mais ça c’est la rançon des champions et il faut faire avec. Les victoires lors des Grands Prix devant tous les prétendants au TFV, il a fallu aller les chercher ! Le niveau global s’est beaucoup resserré, et il y a eu aussi plusieurs stages intensifs. Ils étaient un excellent lièvre ! Je pense qu’ils ont aussi pas mal dépensé d’énergie, et beaucoup donné.

Team Lorina Limonade Golfe du MorbihanIntouchable l’an dernier et en début de saison, Team Lorina Limonade Golfe du Morbihan, seulement sixième cette année.Photo @ JM Liot/ASO
Voilesetvoiliers.com : On a surtout eu le sentiment que dès le départ à Dunkerque, l’équipage avait «grillé» son joker ?
C.L : C’est clair que par rapport à l’année dernière, où dès Dunkerque les victoires s’étaient enchaînées, ce n’était plus la même histoire ! Le premier raid s’est moyennement déroulé (9e), et surtout le gros crash lors du premier stadium le dimanche, a changé le cours du jeu. Pourtant, ils ont bien réagi le jour même et les jours suivants à Fécamp et Jullouville, mais pour moi, cette page de Dunkerque n’a jamais été véritablement tournée.

Voilesetvoiliers.com : Tu as parlé de gestion de crise lors de l’abordage du bateau des filles de Helvetia by Normandy Élite Team. Ce n’était pas un peu exagéré ?
C.L : Non ! C’était une situation de crise ! Tu as un bateau avec un flotteur en moins, le jury a jugé que tu étais responsable, il y a une équipière qui a été blessée lors du choc… et ni toi ni le bateau avec qui tu as eu une collision ne peuvent courir en l'état. L'équipe technique avec la solidarité de plusieurs préparateurs d'autres équipes, a permis au team de repartir onze minutes plus tard pour courir la manche suivante, et les gars ont fait deux superbes courses. En revoyant les images, je me suis dit plusieurs fois que nous n’étions pas passés loin d’un drame ! Mon rôle dans ces moments-là a été de coordonner les choses, de mettre la logistique en place, de vérifier à nouveau tous les contrats d’assurance, et si possible prendre les meilleures décisions dans la soirée tout en gardant de la distance avec l’équipage et en leur rappelant que la régate était loin d’être finie et qu’il fallait rebondir… ce qu’ils ont parfaitement fait. Ils ont traîné cette dernière place à Dunkerque comme un boulet jusqu’au bout. Mais, ils ont aussi fait des erreurs comme de perdre des points sur la fin, mais sont restés solidaires jusqu’au bout.

Team Lorina Mojito Golfe du MorbihanSolune Robert, Riwan Perron, Tim Mourniac, Louis Flament et Charles Dorange : 20 ans de moyenne d’âge et aucun complexe !Photo @ JM Liot/ASO
Voilesetvoiliers.com : Dès le départ à Dunkerque, il flottait un climat assez malsain entre les favoris avec pas mal de tensions. Tu confirmes ?
C.L : Oui ! Dès que les «Lorinaboys» avaient le dos tourné, leurs Diam étaient auscultés… Comme si dans cette série monotype, on pouvait changer des choses. Ça en devenait tellement ridicule que nous avons envisagé d’acheter une bâche ! Mais il faut reconnaître que ça été aussi le cas pour SFS par exemple qui faisait partie des bateaux à «abattre». Il y a eu plein de petites histoires avant le TFV comme les lèvres de dérive, comme de retravailler l’aspect de la carène… Mais le sport de haut niveau c'est aussi ça, rechercher les limites de la monotypie. Contrairement à certaines séries, le Diam est assez bien maitrisé, et pour moi, il était impossible de tricher, d’autant que le constructeur Vianney Ancelin (ADH Inotec) très impliqué, veillait plus que pas assez à la conformité des trimarans.

Voilesetvoiliers.com : N’empêche il y avait de la suspicion permanente ?
C.L : J’ai préféré en rire, mais on a tout entendu sur les parkings, entre des salaires mirobolants et ceux qui recevaient leurs voiles directement de chez Europ’Sails en Suisse (fournisseur officiel des voiles du TFV, ndlr)…  Et quand tu as entre 20 et 24 ans, tu finis par douter !

Voilesetvoiliers.com : De nombreux coureurs et aussi des arbitres ont trouvé la manière de naviguer des «limonadiers» parfois agressive dans le plus pur style du match racing. En tant que spécialiste des duels, tu en penses quoi ?
C.L : J’ai eu la chance d’aller sur l’eau régulièrement, et je n’ai pas observé beaucoup de différences entre un Damien Iehl (barreur de Fondation FDJ – Des Pieds et Des Mains) et un Quentin Delapierre (barreur de Team Lorina Limonade Golfe du Morbihan) ! J’ai envie de leur dire d’aller voir comment naviguent Ben Ainslie, David Gilmour ou Bertrand Pacé en match race ou en flotte ! Ce n’est pas du style : «je vous en prie, après vous messieurs !» Ça fait partie du jeu. Ce qui est sûr aussi, c’est que l’équipe a fait des envieux. On a eu la chance de bâtir ce projet depuis trois ans avec des partenaires fidèles, il n’y a quasiment pas eu de «turn-over» sur les deux bateaux, et les équipages sont très jeunes. Et quand tu as une quinzaine de personnes qui débarquent à l’assistance pour le bivouac, ça impressionne, ça peut faire peur et cet effet de masse peut aussi être pris comme de l’arrogance jusque sur l’eau !

Claire LeroyClaire Leroy en match racing lors d’une Semaine olympique de Hyères ventée !Photo @ D. Ravon
Voilesetvoiliers.com : Cette idée d’avoir des «couples» de skippers sur les deux bateaux, c’était un choix ?
C.L : Absolument. On est partis sur cette idée pour que le projet grandisse collectivement, et qu’on ne mette pas le poids que sur une seule personne. Quentin Delapierre et Mathieu Salomon (les deux co-skippers de Limonade 56) ont bien fonctionné dès le début et on a appris à progresser ensemble, et c’est la même chose avec Solune Robert et Riwan Perron (les deux co-skippers de Mojito 56).

Voilesetvoiliers.com : Tu as été surprise de la victoire de Fondation FDJ – Des Pieds et Des Mains ?
C.L. : (rires) Non pas vraiment ! Je connais bien les deux Damien (Iehl et Seguin). Ce sont des champions. Le premier a été l’un de mes coachs et reste un redoutable barreur. Le second a prouvé avec son palmarès et son éclectisme qu’il était un grand régatier. Je suis contente pour eux, car c’est un tour qui s’est joué sur l’expérience et la gestion du risque. Ils n’ont pas fait les plus belles manches mais ont fait le moins d’erreurs et ont été les plus réguliers. Ils n’ont jamais pris de «black flags», ont disputé toutes les super finales, et n’étaient pas là non plus pour enfiler des perles... De plus, le projet de Damien Seguin (il est né sans main gauche, ndlr) de mettre en avant la mixité handi-valide est génial. J’espère que ça ouvrira des portes sur ce combat qu’il mène depuis longtemps.

Voilesetvoiliers.com : Ton sentiment sur l’équipage Team Mojito, large vainqueur en catégorie «jeunes» ?
C.L : Ils ont vraiment bien navigué ! Solune (Robert) a vraiment bien géré le double projet, celui de Team France Jeunes et celui du TFV. Idem pour Bruno (Mourniac). Ils ont vécu un truc dont on parlera encore dans quinze ans. Ce qui a été fait par Team France, c’est quand même fantastique pour cette génération-là… Et c’est presque un peu dur pour ceux qui avaient plus de 23 ans et n’ont pas pu intégrer la sélection. Quant à Riwan (Perron), quelle métamorphose en un an ! Il a été un vrai atout, tout comme les petits nouveaux Louis (Flament) et Charles (Dorange) de super recrues, avec Tim (Mourniac) un petit jeune expérimenté ! (rires) Tous les cinq ont aussi énormément progressé au contact des «limonadiers», qui sont hyper exigeants et bosseurs, et parfois mettent la barre trop haute, mais sans prétention dans leur démarche. Les Mojitos ont une approche différente, en faisant preuve à la fois d’une grande maturité pour leur âge (20 ans, ndlr) et aussi d’insouciance… Même si parfois il faut leur répéter les choses…

Team Lorina Mojito Golfe du MorbihanVainqueur en catégorie «jeunes» Team Lorina Mojito Golfe du Morbihan.Photo @ JM Liot/ASO

Voilesetvoiliers.com : Quel est ton avis sur le système de classement où les compteurs sont remis à zéro avant la finale en stadium ?
C.L : J’adore (rires) ! Juste qu’au bout tu dois être fort. Je suis plutôt partisane du jeu, et comme la régate c’est un jeu, rien n’est jamais acquis. Je trouve que c’est un super format pour voir aussi émerger de nouveaux talents.  

Voilesetvoiliers.com : Si tu étais à la tête du TFV, tu ferais évoluer quoi ? 
C.L : C’est une course magnifique mais qui reste quand même franco-française. Je pense que si on veut que le TFV ait une reconnaissance internationale, il faut faire évoluer les choses au niveau de l’arbitrage et passer un cran au-dessus. Il y a un truc qui m’a surprise, c’est que le briefing ne soit pas en anglais. Bon ok, les ¾ des concurrents étaient Français, effectivement il y avait la traduction, mais je me suis fait quand même la réflexion.

Fondation FDJ – Des Pieds et Des MainsFondation FDJ – Des Pieds et Des Mains, grand vainqueur de l’édition 2017.Photo @ JM Liot/ASO
Voilesetvoiliers.com : Oui mais ça ce n’est pas un peu ta «déformation professionnelle» après ta longue carrière en match racing au niveau international ?
C.L : Sans doute un peu. J’ai reconnu quelques arbitres étrangers, mais je pensais à un dispositif plus international qui sécurise les équipages non Français. Pour attirer un plateau international aujourd’hui – et je sais que pas mal d’étrangers regardent le Tour de France à la Voile en ce moment avec la volonté d’y venir - il ne faut pas être dans une démarche de course franco-française. Si le TFV veut devenir une épreuve de niveau mondial, il faut passer par ça. Les gens viendront une fois comme ça été déjà le cas avec Dickson, Cayard, Barker, Coutts… Mais ne reviendront pas forcément ensuite, sauf s’il y a la structure d’accueil adéquate.

Voilesetvoiliers.com : En même temps, on a vu des coureurs comme le Portugais Hugo Rocha vice-champion olympique de 470 ou le Kiwi Jason Saunders sur Beijaflore et qui a fini 5e et 4e des derniers JO et remporté la Youth America’s Cup avec Burling être conquis par le Tour ?
C.L : Tout à fait. Ce sont de formidables ambassadeurs pour faire venir des teams étrangers. Tout comme une organisation composée de jury et arbitres internationaux étrangers attirera des équipages, en les sécurisant et seront les meilleurs «public relations» à l’international.