Actus

Volvo Ocean Race

Colère extrême

Alors que Team Brunel, a viré en tête ce jeudi le cap Horn, Brian Hancock, vétéran du tour du monde en équipage qu’il disputa à trois reprises (sur American Eagle, Drum puis Fazisi), marin qui fait autorité et voix respectée de la course au large anglo-saxonne a publié une lettre ouverte suite à la disparation lundi de John Fisher, au cours de cette 7e étape de la Volvo Ocean Race et qui pose un problème de fond sur les bateaux utilisés actuellement. Nous en publions la traduction intégrale suivi du rapport de mer de David Witt, skipper de Sun Hung Kai/Scallywag.
  • Publié le : 29/03/2018 - 17:08

John FisherJohn Fisher est le septième marin a périr lors du tour du monde en équipage depuis sa première édition en 1973.Photo @ Konrad Frost/Volvo Ocean Race

«Je vais être très correct au début puis j’entrerai ensuite dans le vif du sujet.
Tout d’abord, je tiens à exprimer toutes mes condoléances à la famille et aux amis de John Fisher, équipier tragiquement perdu en mer et qui faisait partie de l'équipage de Sun Hung Kai/Scallywag lors de la Volvo Ocean Race.
Fisher fut emporté par-dessus bord aux premières lueurs du jour, lundi, alors que le bateau naviguait au portant dans des conditions difficiles.
Il était, selon ses coéquipiers, vêtu d'une combinaison de survie et muni de tous les équipements de sécurité nécessaires. Ils menèrent deux heures de vaines recherches dans ces conditions très violentes pour essayer de le retrouver. Un bâtiment de commerce a été détourné sur zone pour porter assistance mais, comme le veut le proverbe, c’était vraiment chercher une aiguille dans cette meule de foin que constitue en l’occurrence le Pacifique Sud.
(Lire plus bas le rapport de mer détaillé envoyé par l’équipage de Sun Hung Kai/Scallywag et dont Hancock n’avait pas connaissance lorsqu’il écrivit ce texte, ndlr)
Le quartier général de la Volvo Ocean Race à Alicante décida qu'il était inutile de demander aux autres bateaux de la flotte de porter assistance. C’était les envoyer au près dans 40 nœuds de vent. Dans ces conditions, John Fisher aurait déjà probablement péri au moment de leur arrivée sur zone, vu le temps passé pour faire demi-tour.

Voici pour le cadre, c’est-à-dire la partie la plus partie objective.
Car ces bateaux sont absurdes pour naviguer dans ces océans et la direction de la Volvo Ocean Race est complice de la mort de John Fisher. Tout marin qui vaut son pesant de rhum sera d'accord pour dire que naviguer sur un bateau où le pont n’est absolument pas protégé dans ces océans très hostiles va au-devant des pires ennuis. Le slogan de la Volvo Ocean Race est «Life at the Extreme» (La vie à l'extrême).
Permettez-moi de m’arrêter sur ce slogan : extrême en quoi ? En stupidité ? Regardez les vidéos. Il y en a beaucoup et elles sont assez explicites. Les bateaux dévalent les creux à 25-30 nœuds, labourant les vagues qui projettent des cascades d’embruns sur le pont. Le regretté Sir Peter Blake avait l'habitude de qualifier cet endroit de «green room» (une zone malfamée dans son esprit, ndlr). Combien de fois pouvez-vous tenir ainsi sans qu’un marin sur le pont soit emporté et perdu en mer ?

Je mesure que John Fisher ait porté son matériel de survie, mais même avec il n'avait pas la moindre de chance. Je suis de près la Volvo Ocean Race où les bateaux naviguent régulièrement à plus de 20 nœuds. À ces vitesses, au moment où l'équipage de Sun Hung Kai/Scallywag fut en mesure de faire demi-tour, il était déjà bien loin derrière. Le pauvre John Fisher pouvait souffler aussi fort que possible dans son sifflet rouge, il n'y avait tout simplement aucun moyen de le retrouver. Il ne faut pas oublier que l'équipage doit affaler le spinnaker, ou toute autre voile de portant, en préparer une autre et la hisser avant de faire demi-tour et d’être croqué par les puissantes dents des mers du Sud.
Il ne peut pas remonter directement au près. Il doit virer de bord. Et qui sait, il fut peut-être proche de John Fisher. Mais Fisher aurait pu être juste au sommet de la vague suivante que ses camarades ne l'auraient jamais vu.
Si vous avez déjà navigué dans ces conditions, ou vu des vagues comme celles du Grand Sud, vous savez de quoi je parle. La direction de la Volvo Ocean Race semble refuser de reconnaître que sa flotte monotype est un piège mortel qui attendait juste de se refermer. Le pire est arrivé et malheureusement John Fisher est parti.
Je suis triste et fou en même temps. D'autres courses au large à commencer par le Vendée Globe se disputent sur des bateaux «sensés». Par sensés, je veux dire que les ponts sont protégés. Le grand François Gabart a navigué à bord de son trimaran géant autour du monde en sortant à peine sur le pont. Toutes les manœuvres de ce bateau reviennent dans un cockpit fermé où il règle ainsi ses voiles dans une zone confinée et sûre. Les concepteurs savaient qu'il était dangereux de sortir sur un pont exposé dans des conditions difficiles. Tout comme la direction de la course. Mais, au lieu de prendre des mesures pour protéger les marins, ils ont célébré cette stupidité avec ce slogan idiot : «Life at the Extreme».

OK maintenant vous pouvez me critiquer tant qu’il vous plaira. Appelez-moi «Brian Le Branleur» si vous voulez mais j'ai gagné le droit d'avoir une opinion. J'ai navigué à plusieurs reprises dans ces eaux et je sais ce que c'est quand une vague grise surgit et vous fait valdinguer sur le pont. La différence c’est que, quand je naviguais là-bas, les vitesses étaient inférieures de moitié à celles qu’affrontent les marins d'aujourd'hui. Et même alors c'était stupide !

John Fisher est le septième membre d'équipage mort au cours du tour du monde en équipage, Whitbread hier, Volvo aujourd’hui. À moins que les bateaux soient radicalement redessinés, il ne sera pas le dernier.»

Brian Hancock

David WittDavid Witt, skipper de Sun Hung Kai/Scallywag. Lui et son équipage font actuellement route vers la Patagonie où ils devraient observer une escale suite à la disparition de John Fisher.Photo @ Konrad Frost/Volvo Ocean Race

RAPPORT DE MER

Tim Newton manager de l'équipe Team Sun Hung Kai/Scallywag a eu par téléphone David Witt, skipper du VO65. Voici le récit de ce dernier sur les circonstances de la chute à la mer de John Fisher, le 26 mars alors que bateau se trouvait à 1 400 milles dans l’Ouest du cap Horn. Un témoignage rendu public le 28 mars, deux jours après la disparition du marin.

«Nous avions 35 à 40 nœuds avec 4 à 5 mètres de creux et des grains réduisant la visibilité, environ quinze minutes avant le lever du soleil. Nous naviguions au portant sous grand-voile à un ris et J2 (foc de brise intermédiaire). Le gennaker fractionné (FR0) était hissé mais non encore déroulé. Vers 13 heures UTC, Sun Hung Kai/Scallywag est parti en surf sur une grosse vague et a empanné accidentellement. John Fisher était sur le pont dans le cockpit. À ce moment, il se déplaçait vers l’arrière afin de passer l’écoute de gennaker sur l’écarteur, et n’avait pas encore clipsé sa longe de harnais sur la ligne de vie. Lorsque la grand-voile a traversé le bateau, le palan d’écoute a violemment fauché John, et l’a projeté hors du bateau. Les équipiers de quart sur le pont pensent que suite au coup, John était inconscient au moment de tomber à la mer. Il portait une combinaison de survie avec une capuche en Néoprène, des gants et sa brassière de sauvetage automatique. La perche auto gonflable (JON buoy) et la bouée fer à cheval ont immédiatement été lancées à l’arrière du bateau afin de marquer la position. Nous avons remis le bateau sous contrôle, allumé le moteur et sommes repartis sur la position MOB (Man Over Board) qui avait été activée. À 13 heures 42 UTC, l’équipage a informé la Direction de course par email qu’il y avait eu un homme à la mer et que depuis, l’équipage était retourné sur la position MOB et avait entamé les recherches. Avec le MRCC et la direction de course à Alicante, une vaste opération de recherche a alors démarré, mais sans retrouver de signe de John, ni de la perche comme de la bouée. Les conditions météo se détériorant sur zone, nous avons dû prendre la difficile décision d’abandonner les recherches pour préserver la sécurité de l’équipage restant. »

David Witt