Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre

En tête de mât, c'est l'aventure

La nuit dernière a été marquée par le chavirage de Drekan Group très au large de l’archipel des Açores. Christopher Pratt et Eric Defert, co-skippers du Multi50 vont bien et attendent depuis la coque centrale retournée les secours qui s’organisent. Ils se retirent d’une catégorie toujours menée par Arkema. En Ultim, Sodebo Ultim’ a repris l’avantage sur Maxi Edmond de Rothschild alors qu’en IMOCA et en Class40, StMichel-Virbac et Imerys Clean Energy sont toujours d’impeccables leaders. Autre bateau handicapé : Prince de Bretagne qui devrait marquer une pause aux Açores pour passer une nouvelle drisse de grand-voile en envoyant un des deux marins en tête de mât. Une opération banalisée mais toujours hautement dangereuse et, par le passé, dramatique. Explications et exemples à la clé.
  • Publié le : 09/11/2017 - 07:31

Drekan GroupLe Multi50 de Christopher Pratt et Eric Defert a chaviré la nuit dernière. Les deux hommes sont sains et saufs et attendent les secours dans la coque centrale. Voilesetvoiliers.com vous donnera plus d'informations dès que possible.Photo @ Drekan Group

Il était 22 heures hier soir, lorsque retentissait le téléphone de la direction de course. Au bout de la ligne, Christopher Pratt, co-skipper de Drekan Groupe qui, grâce à son Iridium, informait l’équipe de Sylvie Viant du chavirage du Multi50 qu’il mène avec Eric Defert. Le bateau se trouvait alors à quelques 300 milles à l’Est Nord Est de l’île San Miguel de l’archipel des Açores. Pratt expliquait que Defert et lui étaient sains et saufs à l’intérieur du bateau. Habillés de leur combinaison de survie, ils ont sécurisé le trimaran et imaginaient déjà la manière d’organiser le sauvetage. Ils avaient bien sûr déclenché leur balise de détresse. La direction de course est en contact avec les MRCC des Açores et le CROSS Gris-Nez pour mettre en place les secours.

Les Açores justement. En ce quatrième jour de course, Prince de Bretagne devrait s’arrêter très prochainement sous le vent de l’île de Santa Maria de manière à profiter d’une petite accalmie pour mettre en place une nouvelle drisse de grand-voile, la précédente ayant été rompue au moment du passage du front, dans la nuit de lundi à mardi. L’idée, pour Lionel Lemonchois et Bernard Stamm : se protéger un minimum pour s’attaquer à monter en tête de mât et réparer. Car oui, se lancer dans une telle aventure peut être extrêmement violent et dangereux, en particulier lorsque la mer est aussi cabossée qu’elle l’a été ces derniers jours.

StammBernard Stamm, qui a effectué une première montée à l"intérieur du mât de Prince de Bretagne hier, est contraint d"y remonter, mais à l'extérieur, cette fois, pour repasser une drisse de GV.Photo @ Alexis Courcoux/Prince de Bretagne
« Monter en tête de mât, c’est toujours délicat. On valdingue de tous les côtés et en général, c’est assez brutal », commente Bernard Stamm qui, après une première petite grimpette à l’intérieur du mât de Prince de Bretagne pour mettre en place un montage provisoire avec l’aide d’une poulie sur une drisse de gennaker hier, va être contraint de remonter en haut de l’espar, mais à l’extérieur, cette fois, ce matin. Le but : installer une nouvelle drisse de grand-voile, la précédente s’étant rompue lors du passage de front, en début de semaine. « Au moment où ça s’est produit, on était en train de renvoyer de la toile puis il y a eu un coup de raquette du bateau qui a mis un gros coup de tension dans le lashing de tête, ce qui a cisaillé l’œil du bout de drisse », a révélé le navigateur suisse, qui, avec son acolyte, n’a donc pas eu d’autres choix que de prévoir une ascension en tête de mât pour installer un nouveau cordage.
« Ce type d’opération, c’est toujours chaud et c’est même carrément inenvisageable lorsqu’il y a une mer dégueulasse comme celle que l’on a eu ces derniers jours, avec de la houle dans un sens et des vagues dans l’autre. Si on se lance, ça peut vite devenir un vrai massacre », déclare Stamm, qui, avec son expérience du monocoque l’affirme, c’est encore plus scabreux à réaliser à bord d’un multicoque. « Les mouvements sont beaucoup plus brutaux ».
Une constatation que confirme Jean-Yves Chauve, spécialiste de la médecine à distance et médecin officiel la Transat Jacques Vabre. « Sur un multi, les coups de rame des coques sont effectivement bien plus violents que sur un monocoque. Celles-ci rebondissent sur les vagues et tous les mouvements sont répercutés en haut du mât. Plus la plateforme est large, plus c’est important. Sur un monocoque, c’est différent. Avec une GV bien bordée et bien plate, on parvient à bien faire appuyer le bateau et celui-ci encaisse mieux les mouvements », détaille le médecin baulois. Pour lui, comme pour Bernard et tous ceux qui ont déjà été confrontés à ce type de situation, l’une des principales difficultés est de réussir à s’accrocher une fois monté en haut.

Etrave Prince de BretagneAu ralenti depuis deux jours, Prince de Bretagne est désormais de retour en course avec 100% de son potentiel dans la classe des UltimesPhoto @ Alexis Courcoux/Prince de Bretagne

Équipement minimum obligatoire

« Sur Prince de Bretagne, le mât est tellement large qu’il est impossible de l’enserrer avec les jambes. Il est donc très difficile de trouver une bonne position pour intervenir et c’est d’autant plus vrai que la plupart du temps, on a besoin de ses deux mains pour bricoler », rappelle le co-skipper de Lionel Lemonchois qui mesure le risque de perdre ses outils, mais aussi et surtout celui de se faire blackbouler méchamment.
Chauve encore : « En mer, lorsque l’on est perché à 30 mètres de haut, comme cela est le cas sur le Maxi80 de Lionel et Bernard, ça balance de plusieurs mètres et on se prend des accélérations qui se mesurent très probablement en G, avant de se faire bloquer et de repartir dans l’autre sens. Les chocs sont vraiment sévères. Dans ce contexte, on est certain de redescendre à tous les coups avec des bleus et des contusions. Cela reste vrai aussi pour les gens qui font uniquement de la croisière. Un équipement minimum est donc obligatoire (casque, genouillères, coque…) et mieux vaut le prévoir avant le départ. Il faut vraiment avoir conscience que ce que l’on fait, perché en haut d’un mât en mer prend dix fois plus de temps que lorsqu’on le fait amarré dans un port ».

StammMonter en tête de mât est un exercice scabreux en monocoque mais pire encore en multicoque.Photo @ Bernard Stamm

Le médecin garde en tête une foule d’exemples de marins ayant connu de (grosses) galères lors d’une montée en tête de mât pour libérer une drisse ou s’occuper d’un hook déconnant. Un en particulier, celui concernant Éric Dumont, lors de la Route du Rhum 1998, sur le 60 pieds IMOCA Le Havre 2000.

Dumont, couteau dans l’épaule !

« Sa drisse de gennaker était coincée en haut. Il est monté pour la couper car le vent montait et il fallait impérativement affaler. Il a réussi son coup puisque la voile est tombée mais dans la descente, il y a eu un choc violent et le poignard qu’il tenait dans la main s’est enfoncé dans son bras gauche, rentrant au niveau de son coude et ressortant au niveau de son épaule. Son premier reflex a été de retirer la lame, ce qui lui a déchiré le muscle une deuxième fois, et son deuxième, de m’appeler. À ce moment-là, il est tombé dans les pommes. L’angoisse a été terrible car j’ignorais alors s’il s’était sectionné l’artère humérale ou non. Il a fini par se réveiller et me rappeler au bout d’un moment. Finalement, tout a fini par rentrer dans l’ordre », relate Jean-Yves Chauve qui a malheureusement aussi connu des faits plus tragiques, comme lors de la Transquadra en 2009.

ChauveJean-Yves Chauve, médecin officiel de la Transat Jacques Vabre, a très souvent été confronté à des accidents liés à des ascensions en tête de mât.Photo @ Jean-Marie Liot/ALeA/TJV2017

Personne n’a, en effet, oublié la disparition de Jean-Marc Hautbois, le skipper du Xenon dont on a simplement retrouvé un baudrier à mi-mât (lire ici). « Aujourd’hui, sur les grandes courses, et particulièrement celles en solo, type Route du Rhum ou autre, on demande aux skippers de nous contacter avant de monter en tête de mât, et de nous prévenir une fois qu’ils sont redescendus car on sait que c’est une manœuvre à risque, aussi dangereuse que celle qui consiste à enlever les algues dans la quille ou les safrans », ajoute le médecin, qui ne minimise par le danger sur les courses en double. « À 30 mètres, il est quasiment impossible de communiquer avec le copain qui se trouve en bas et de lui faire comprendre s’il doit tirer ou choquer un bout ou un autre. C’est aussi à prendre en compte car une mauvaise compréhension peut être à l’origine d’incidents », termine Chauve qui espère être rapidement rassuré par Bernard Stamm et Lionel Lemonchois qui ont choisi de jouer la carte de la prudence et d’affaler toute la toile à l’abri de Santa Maria, l’une des neuf îles des Açores située au sud-est de l’archipel.

« Il devrait nous falloir moins de deux heures pour monter au mât et installer la nouvelle drisse. Il faut de toute façon que ça aille vite car nous ne pourrons pas rester longtemps protégés », avoue Stamm qui ne devrait pas être le seul à se hisser en haut d’un mât aujourd’hui puisque dans la catégorie des IMOCA, Boris Herrmann et Thomas Ruyant (Malizia II – Yacht Club de Monaco), confrontés pour leur part à des problèmes d’aérien et de grand-voile abîmée, ont annoncé qu’ils allaient, eux aussi, devoir se lancer. 

 

Transat Jacques Vabre 2017
Les trois premiers de chaque catégorie
Classements à 07 h 06


Ultim
1. Sodebo Ultim’ (Coville-Nélias), à 2 422 milles de l’arrivée.
2. Maxi Edmond de Rothschild (Josse-Rouxel), à 56,9 milles du premier.
3. Prince de Bretagne (Lemonchois-Stamm), à 713 milles du premier.

IMOCA
1. StMichel-Virbac (Dick-Eliès), à 3 104 milles de l’arrivée.
2. Des voiles et Vous (Lagravière-Peron) à 28,2 milles du premier.
3. SMA (Meilhat-Gahinet), à 38,3 milles du premier.

Multi50
1. Arkema (Roucayrol-Pella), à 3 50,7 milles de l’arrivée.
2. FenétrêA-Mix Buffet (Le Roux-Riou), à 4,9 milles du premier.
3. Réauté Chocolat (Tripon-Barnaud), à 128,9 milles du premier.

Class40
1. Imerys Clean Energy (Sharp-Santurde), à 3 408 milles de l’arrivée.
2. Aïna Enfance et Avenir (Chappellier-Le Vaillant), à 28,2 milles du premier.
3. V&B (Sorel-Carpentier), à 34,4 milles du premier.

Classements complets et cartographie ici.