Actualité à la Hune

RECORD DU TOUR DU MONDE SOLO

François Gabart : «Le Pacifique se présente musclé !»

Parti d’Ouessant à l’assaut du record du tour du monde le 4 novembre dernier, François Gabart a déjà parcouru plus de 15 000 milles et vient de franchir l’antiméridien ! Ce 27 novembre, le prodige est déjà à mi-chemin après seulement 23 jours de mer, et possède 765 milles d’avance sur l’ahurissant chrono de Thomas Coville (Sodebo Ultim’) ! François Gabart, que nous avons appelé ce lundi matin, naviguait à 32 nœuds par 55 degrés Sud dans des vents de Nord-Ouest entre 25 et 30 nœuds et à 10 000 milles du but. La dépression qui est en train de se creuser au Sud de la Nouvelle-Zélande va engendrer des vents puissants et surtout une mer forte dans les jours à venir. Mais à échanger assis devant son bureau avec le skipper de Macif, on ne peut qu’être impressionné une fois encore par la sérénité du bonhomme. On en oublie – presque ! – qu’il est au bout du monde, en solitaire sur un trimaran de 31 mètres dans les contrées les plus hostiles du monde en bordure d’Antarctique. La liaison est nickel, la voix parfaitement claire, le discours sobre et limpide. Enfin, l’homme semble dans une forme olympique. Néanmoins, peu après, le skipper envoyait à terre une vidéo (à découvrir plus bas) impressionnante de sa rencontre avec un iceberg...
  • Publié le : 27/11/2017 - 15:30

Portrait GabartFrançois Gabart ne cesse d'affoler les chronos. Après 23 jours de mer, il est déjà à mi-chemin de sa tentative de record. S'il veut battre le record de Coville, il doit être de retour au plus tard le 23 décembre prochain.Photo @ Macif

Voilesetvoiliers.com : François, peux-tu nous dresser une «petite carte postale» à bord de Macif ?

François Gabart :
La carte postale est grise, humide et un peu fraîche ! La nuit est en train de tomber doucement. Le vent rentre et va se renforcer dans les 24 à 48 heures, mais la mer n’est pas encore trop, trop mal. J’ai un peu souffert ce matin (dans la nuit du dimanche 26 au lundi 27 novembre en France, ndlr), car la mer était vraiment très désagréable, hyper creuse. Là, je marche à une vitesse entre 30 et 35 nœuds sous grand-voile à deux ris et J2.

Cartographie météoLa situation météo jusqu’au cap Horn (Macif en jaune, Sodebo Ultim’ en rouge). Les zones violettes signifient des vents de près de 40 nœuds «fichier» !Photo @ Capture © Squid-Great Circle
Voilesetvoiliers.com : Comment vas-tu, quel est ton état d’esprit du moment ?
F.G. : Je suis en forme, et le bateau aussi. Le moral va bien, le physique aussi. J’ai eu la chance depuis 24/48 heures d’avoir des conditions assez clémentes avec beaucoup moins de mer, ce qui m’a permis de me reposer et de me recharger les batteries. J’ai aussi pas mal bricolé ce week-end car le bateau avait besoin de quelques soins.

François GabartPetit selfie du champion au goûter !Photo @ F. Gabart/Macif

Voilesetvoiliers.com : Tu avais dit avant le départ que ce record serait très dur à battre…
F.G. :
Je me suis attaqué à ce record en sachant que ce serait difficile d’être devant. J’ai cette chance, et c’est plutôt génial… mais ça ne change pas ma façon de naviguer. On essaye de faire un tour du monde le plus propre possible. Avec la cellule météo à terre (Bernot, Villion…) on essaye d’avoir la plus belle trajectoire. J’essaye de faire avancer le bateau sans trop le chahuter, en tentant de m’affranchir du retard ou de l’avance par rapport à Thomas (Coville). Bref, je ne ferai pas n’importe quoi pour le rattraper et à l’inverse, même si j’ai de l’avance, là, je ne vais pas ralentir. C’est important en course au large de ne pas se laisser influencer par ses adversaires, et dans le cadre d’un record, il ne faut surtout pas trop regarder, sachant que le détenteur a réalisé ses performances dans d’autres conditions météo. J’ai la trace de Sodebo sur mon ordi, et je sais où j’en suis et où il en est. Je regarde évidemment, mais depuis le départ, il n’y a pas eu une seule décision tactique stratégique ou un choix de voiles, où je me suis dit que je pouvais lever le pied ou alors cravacher par rapport au chrono de référence.

Galette en carbone d"emmagasineurL’une des galettes carbone d’emmagasineur de voile d’avant n’a pas aimé la fin de l’Indien… mais a été réparée depuis.Photo @ F. Gabart/Macif

Voilesetvoiliers.com : Comment t’accommodes-tu du bruit sur un trimaran comme Macif à ces vitesses ?
F.G. :
C’est bruyant c’est sûr, mais ça ne me gêne pas plus que ça. Ce qui est difficile, c’est la violence des mouvements du bateau. Ça, c’est dur à vivre car t’es secoué dans tous les sens. Les deux sont liés, car plus tu vas vite et plus ça fait du bruit, mais l’environnement sonore est gérable. Surtout on s’habitue, et le bruit est une source d’infos. Quand je suis au téléphone avec toi, c’est hyper compliqué pour moi, car il y a du boucan à côté, mais en même temps, ce boucan-là, c’est lui qui te dit si tu vas trop vite… J’ai besoin d’écouter mon bateau en permanence. Je n’ai pas de casque antibruit. J’en avais un lors du Vendée Globe, mais quand je le mettais, j’avais l’impression qu’il n’y avait plus de vent, et je n’avais plus aucun repère. Bref, le bruit, je m’en accommode sans trop de difficultés, et c’est pour moi une bonne source d’informations.


François GabartNouveau record entre Ouessant et le Cap Leeuwin (Sud Ouest de l’Australie) en 19 jours… soit le temps mis par le vainqueur de la seconde étape de la Volvo Ocean Race entre Lisbonne et Le Cap !Photo @ F. Gabart/Macif

Voilesetvoiliers.com : A t’écouter, à regarder tes vidéos, à lire tes messages sur les réseaux sociaux… tu as l’air de prendre du plaisir pour ton premier tour du monde en multicoque…
F.G. :
Carrément ! C’est un privilège de pouvoir faire ça. C’est effectivement difficile, compliqué, stressant, engageant… C’est pas rien et en même temps, je vois ça comme une chance extraordinaire de pouvoir naviguer autour de la planète sur ces bateaux magnifiques, avec ces vitesses fabuleuses. Je savoure chaque moment à fond, car des tours du monde, je ne vais pas en faire 150 dans ma vie. C’est mon second, et c’est aussi exceptionnel pour le moment que le premier (le Vendée Globe 2012-2013, ndlr).

MacifIl est resté discret, mais en plongeant très Sud, François Gabart a tutoyé les icebergs et ce à plus de 30 nœuds…Photo @ F. Gabart/Macif
Voilesetvoiliers.com : Peut-on revenir sur ton record des 24 heures, et ces 851 milles parcourus à 35,4 nœuds de moyenne ?
F.G. : Ça a été super chouette ! Quand on a lancé ce projet-là en 2013, on discutait avec l’équipe technique et les architectes VPLP et, à ce moment-là, le record en solitaire sur 24 heures était autour de 29 nœuds et des brouettes. Dans le cahier des charges de Macif, on s’est dit qu’il fallait arriver à concevoir un bateau capable d’aller facilement et régulièrement à plus de 30 nœuds en solitaire. Quand j’ai battu le record une première fois l’an dernier sur l’Atlantique Nord, j’étais autour de 32 nœuds, et assez fier car cet objectif-là avait été réalisé. Et là, quand je vois les performances que ce bateau est capable de faire depuis le début du tour du monde, je me dis que c’est génial, car on a fait je crois du bon boulot dans cette capacité à aller vite et longtemps sans trop forcer. Effectuer près de 800 milles par jour régulièrement, c’est extraordinaire. Je serais curieux de savoir le nombre d’heures que j’ai passées à plus de 30 nœuds depuis le départ… mais c’est assez énorme et plus de deux tiers du temps ! Là, au moment où je parle, on est à 32 nœuds… Mais on a encore à progresser.

François GabartOui, vous lisez bien : 36,9 nœuds de vitesse… et ça n’a pas l’air de le perturber !Photo @ F. Gabart/Macif

Voilesetvoiliers.com : Comment se présente le Pacifique, où Thomas Coville a été très vite il y a un an ?
F.G. :
Il se présente musclé et je vais avoir des jours difficiles et sportifs. Il y a pas mal de brise tout du long, plutôt VMG portant, car on va avoir du vent plein Ouest, ce qui va m’obliger à tirer des bords. Il y aura donc du vent et ça c’est bien. Mais il y aura beaucoup de mer et ça c’est moins bien. Bref, ça va être un Pacifique moyen par rapport aux conditions de Thomas ! Je sais que je vais arriver au Horn fatigué. J’ai eu une météo extrêmement favorable dans l’Atlantique Sud avec des conditions exceptionnelles, ce qui m’a permis de prendre de l’avance. Dans l’Indien beaucoup moins. Dans un record, il faut faire la part des choses entre la météo et ce qu’on fait vraiment. Je vais peut-être parfaitement naviguer la seconde partie du tour du monde comme je ne l’ai encore jamais fait auparavant… mais sans battre le record car la météo ne sera pas favorable. Ça fait partie du jeu et il faut faire avec.

 

VIDEO. François Gabart rencontre un iceberg