Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre 2013

Ils se sont dit «oui» (2) : Seb Josse et Charles Caudrelier

  • Publié le : 28/09/2013 - 00:01

Mod-70 Gitana 15Les MOD70 sont conçus pour les courses en équipage, avec cinq ou six équipiers : le format en double de la Transat Jacques Vabre oblige donc à quelques adaptations du plan de pont…Photo @ Yvan Zedda / Gitana SA

Certains équipages en double se connaissent bien, d’autres se découvrent – mais, dans un cas comme dans l'autre, pourquoi ont-ils décidé de partir ensemble pour la prochaine Transat Jacques Vabre ?  En MOD70, Sébastien Josse et Charles Caudrelier (Groupe Edmond de Rothschild) s’expliquent avant le départ du Havre pour Itajai (Brésil), le 3 novembre prochain…

 

voilesetvoiliers.com : Sébastien, au départ, il n’était pas prévu que les MOD70 participent à des courses comme la Transat Jacques Vabre !
Sébastien Josse : Non, à l’origine, il y avait un circuit autonome uniquement dédié à ces monotypes, pour des courses en équipage dans le monde entier. En fait, il y a eu une année de transition entre la saison de lancement (avec la Krys Ocean Race, en juillet 2012) et 2014 – et il a fallu s’adapter avec les désistements d'équipes comme Véolia, Foncia ou Race for Water ,qui n’ont plus eu de budget…

v&v.com : En tout cas, en 2009, le MOD70 n’était pas conçu pour des épreuves en double…
S.J. : Qu’est-ce qu’un multicoque conçu pour des courses en double ou en solitaire ? Quand on voit le circuit ORMA des années 2000-2006, force est de constater que peu de coureurs étaient enthousiastes à naviguer sur ces machines en solitaire – ou même en double… Les MOD70 sont plus sains et nous tirerons les leçons à Itajai, pour une éventuelle Route du Rhum 2014. On commence à peine à s’entraîner en double, on constate que ça passe, même si ça reste un trimaran ! Mais c’est un bateau bien construit et plus sage qu’un ORMA : on est mieux abrité et c’est moins volage. Ce n’est donc pas incohérent de courir une Jacques Vabre aujourd’hui alors que les 60 ORMA le faisaient il y a dix ans.

Sébastien JosseSébastien Josse est le skipper du team Gitana depuis 2011 : il mène désormais le MOD70 Gitana 15 – et cette fois en double…Photo @ Dominic Bourgeois v&v.com : Il a fallu tout de même adapter le bateau à ce format en double ?
S.J. : Peu de choses a évolué, parce que les MOD70 sont des monotypes stricts. Nous avons discuté avec tous les skippers : il y a juste liberté d’ajouter les bloqueurs que l’on veut pour les écoutes et les manœuvres quand on est seul sur le pont. Et une télécommande de hook de grand-voile pour ne pas avoir à aller en pied de mât pour prendre un ris. Pour le reste, les multicoques ne sont pas franchement modifiés : la règle tacite dit que l’on peut avoir l’équipement standard en double, en triple… et autant de taquets que l’on veut. On ne touche donc ni à la structure, ni aux voiles, ni au gréement.

v&v.com : Et, finalement, trois MOD70 s’aligneront au départ du Havre…
S.J. : C’est un parcours intéressant et nous sommes acceptés par les organisateurs ! Ce n’est pas le tout d’avoir un bateau : tout le monde ne peut pas faire la Transat Jacques Vabre, les Ultime comme Prince de Bretagne, Sodebo, Idec ne seront pas au départ. Certes nous ne sommes plus que trois, puisque Spindrift a chaviré cet été à Dublin et d’autres coureurs n’ont pas trouvé le budget nécessaire. Trois, ce n’est pas satisfaisant, mais à la Volvo Ocean Race il y a eu quatre bateaux et ça n’a pas fait scandale... Le moment n’est pas idéal pour rassembler une grosse flotte.

v&v.com : Vous avez discuté avec l’organisateur pour la gestion du parcours et du départ décalé ?
S.J. : Nous avons demandé à laisser la «fenêtre ouverte» pour un départ plus tardif selon les conditions météo. Il est évident que si ça se dégrade en fin de semaine après le départ des monocoques le dimanche 3 novembre, nous prendrons nos dispositions. Il ne faut pas se retrouver dans une situation de blocage météo ou partir au casse-pipe : souvenons-nous de la Route du Rhum 2002 ou de la Transat Jacques Vabre 2009 ! Dès qu’il y a plus de 35 nœuds et plus de trois mètres de houle, ça devient très chaud sur ce type de multicoque… On se laisse donc quatre jours pour ajuster le tir avec les prévisions météo. Une autre raison tient au fait qu’il ne faut pas arriver à Itajai avant une date précise pour des questions d’organisation au Brésil afin que la flotte arrive groupée. On n’a pas voulu allonger le parcours qui fait déjà 5 400 milles et on arrive à l’entrée des quarantièmes, tout de même !

Charles CaudrelierCharles Caudrelier a multiplié les expériences après la Solitaire du Figaro : monocoque 50’ avec Bostick, Volvo Ocean Race avec Groupama, Tour de l’Europe sur Foncia…Photo @ Dominic Bourgeois v&v.com : Seb, à un moment, il a fallu choisir ton co-équipier. Quels ont été tes critères de sélection ?
S.J. : Déjà, je connais Charles depuis très longtemps ! On a commencé en même temps à faire du Figaro à Port-La-Forêt et si nous n’avons pas souvent navigué ensemble sur le même bateau, on a été souvent concurrents… Et puis, il a fait comme moi la Volvo Ocean Race. En fait, tu choisis selon le profil qui peut s’adapter à ton caractère, à ta façon de fonctionner. Quand Charles est rentré de la course autour du monde avec Groupama, je lui ai proposé de venir m’accompagner sur la Transat Jacques Vabre. Dès l’an dernier, donc. Je voulais un régatier, qui avait pratiqué le solitaire et qui avait la connaissance du grand large : il n’y avait que deux-trois coureurs dans ma liste.

Charles Caudrelier : Il y avait Franck Cammas, Michel Desjoyeaux et moi ! Mais les deux premiers n’étaient pas libres !

S.J. : Il fallait surtout que mon co-équipier soit disponible à plein temps – c’était une priorité ! Il fallait pouvoir s’investir à 100% sur ce projet, pour participer aux entraînements et aux courses d’avant-saison comme la Route des Princes.

v&v.com : Mais comment ça s’est passé – un coup de téléphone, un texto, un mail ?
C.C. : Avec Seb, on en parlait depuis un certain temps – on se croise souvent ! J’avais (et j’ai toujours) mon projet IMOCA pour le prochain Vendée Globe, mais en attendant, il faut que je navigue. Or, le multicoque est une superbe opportunité : tous ceux qui ont pratiqué le trimaran ORMA se sont retrouvés très à l’aise sur les monocoques de 60 pieds ! J’en avais parlé avec Michel Desjoyeaux puisque j’avais fait le Tour de l’Europe 2012 avec lui sur le MOD70 Foncia comme navigateur. J’étais disponible, motivé et ça m’intéressait vraiment de naviguer en multi : c’est ce qu’il y a de plus dur, de plus compliqué, de plus exigeant et de plus stressant ! Il n’y avait en fait que deux teams avec lesquels j’avais des affinités…

A bord de Gitana-Caudrelier & JosseLe duo Josse-Caudrelier s’annonce très affûté pour ce parcours de 5 400 milles entre Le Havre et Itajai : les deux coureurs connaissent bien cette partie de l’Atlantique.Photo @ Yvan Zedda / Gitana SA

v&v.com : A combien de Transat Jacques Vabre en êtes-vous l'un et l'autre ?
C.C. : La cinquième pour moi ! En 2005, j’étais sur Brossard avec Yvan Bourgnon et ça s’était arrêté au bout de quelques heures – une frustration. La Solitaire du Figaro était un tremplin pour faire du multicoque et quand j’ai gagné en 2004, je voulais passer au trimaran ORMA. Mon "plan de carrière" a dû évoluer : je suis passé au monocoque IMOCA avec Marc Guillemot sur Safran en 2007 (2e) et en 2009 (1er).
S.J.
: J’ai couru la Jacques Vabre deux fois – en 2005 avec Isabelle Autissier sur VMI en préparation à mon premier Vendée Globe. Et en 2009 avec Jean-François Cuzon sur BT, mais ça s’est mal terminé au large des Açores quand le rouf a explosé sous une vague !

v&v.com : Cette fois, le parcours est assez différent avec une arrivée à Itajai dans les affres du cap Frio et de la grande baie de Santos !
C.C. : J’ai l’avantage de connaître l’endroit grâce à la Volvo Ocean Race – cela n’avait d’ailleurs pas été facile de s’extraire de cette zone ! C’est compliqué en-dessous du cap Frio : c’est une zone de transition entre les alizés de Sainte-Hélène et les quarantièmes. C’est là que se forment les dépressions qui sortent du Brésil pour aller vers l’Afrique du Sud. C’est souvent orageux ou pétoleux. On peut donc tout avoir alors qu’en arrivant à Salvador de Bahia, il n’y a pas de réelle surprise météo. Il n’y avait donc pas souvent un changement de leader après le passage du pot au noir… Là, il peut se passer bien des choses dans ces 500 derniers milles.

v&v.com : Il faut compter une douzaine de jours depuis Le Havre ?
S.J. : C’est un peu optimiste ! Je dirai plutôt 14 à 16 jours, on devrait arriver vers le 22-24 novembre. Mais cela va surtout dépendre des premières 72 heures : la sortie de la Manche et la traversée du golfe de Gascogne. Ensuite, normalement, ça trace tout droit dans les alizés, le passage dup ot au noir et de l’équateur, les alizés de Sud-Est tournant Nord-Est avant Salvador de Bahia. Le temps de course va dépendre du début et de la fin du parcours : on peut finir au près !

v&v.com : Et toi, Charles, comment en es-tu venu à dire «oui» ?
C.C. : Depuis l’origine, je suis les MOD70 – le multicoque me fascine et j’ai appelé toutes les équipes pour leur signifier que j’étais disponible et motivé ! Mais il n’y avait pas de place pour la première saison et, au dernier moment, Michel Desjoyeaux a eu un désistement et il m’a appelé… C’est comme cela que j’ai mis le pied à l’étrier.
S.J
. : Au-delà de la pratique du multicoque, ce qui m’intéresse chez un co-équipier, c’est de naviguer avec quelqu’un qui n’est pas blasé et qui ne vit pas sur ses acquis : je préfère un «jeune» qui a une courbe de progression rapide ! Charles avait enchaîné la Volvo Ocean Race et le Tour de l’Europe en MOD70… Cela devenait évident de l’embarquer, même si, la saison passée, il y avait d’excellents équipiers à bord de Gitana 15. Mais le choix se fait aussi par affinité.

Mod-70 Gitana 15 sous gennakerRedoutables sous gennaker, les MOD70 sont certes moins volages que les trimarans Orma de 60’, mais il ne faut pas lâcher son attention, surtout dans les zones à grains.Photo @ Yvan Zedda/Gitana Sa.

v&v.com : En fait, vous vous êtes contactés mutuellement avec la volonté de naviguer le plus possible ensemble !
S.J. : C’était aussi un temps plein et tout le monde n’est pas libre de cette manière. Nous avons contractualisé un programme intensif depuis le mois de janvier dernier avec le Trophée SNSM, l’Armen Race, le Tour de Belle-Île, le Fastnet – sans compter les entraînements. Ce n’est pas une "pige" à la journée : c’est un engagement durable, un investissement personnel durant une saison.
C.C. : Le MOD70, c’est un multicoque et il faut rester humble ! J’en avais fait beaucoup avec Banque Populaire et quand j’ai eu l’occasion de recommencer avec Mich’Desj' j’ai bien vu que je repartais à zéro : tu oublies le stress permanent et ce ne sont pas les mêmes sensations que sur un monocoque…

v&v.com : A bord, vous vous répartissez les tâches ? Lors de la Route des Princes, Charles était plutôt dédié à la navigation…
S.J. : Le niveau s’élève et il faut naviguer ensemble le plus possible en équipage réduit parce qu’il n’y a plus que quatre bras au lieu de dix ! On ne barre pas pareil qu’en équipage parce qu’il n’y a pas toujours quelqu’un prêt à choquer l’écoute. Et il ne faut pas casser du matériel à bord de ces bateaux parce que ça devient rapidement la galère… Toutes les manœuvres se font à deux : enrouler une voile d’avant, prendre un ris. En fait, chacun est responsable du bateau quand il est sur le pont, mais les décisions stratégiques finales, c’est moi qui les prends.
C.C. : La force du monotype, c’est que tu navigues beaucoup plus ! Déjà le delta entre la Volvo Ocean Race et le Vendée Globe est colossal alors quand on analyse le nombre de jours à bord d’un Figaro Bénéteau… En MOD70, il n’y a pas l’aspect technologique du développement et ça incite à multiplier les sorties en mer. Nous aurons à passer plus de temps sur le pont qu’à la table à cartes parce que ce parcours Nord-Sud est plus simple à gérer stratégiquement parlant.

v&v.com : Et votre engagement mutuel court jusqu’à quand ?
C.C. : On s’entend bien, donc on verra après la Transat ! Moi, je me suis bien intégré à l’équipe et la victoire au Tour de l’Europe nous a soudé. Personnellement, j’ai toujours mon projet Vendée Globe 2016, mais cela va dépendre aussi du programme 2014 : il y aura la Krys Ocean Race, mais ensuite ?

v&v.com : Seb, tu es le plus stable des coureurs du team Gitana après Lionel Lemonchois, Fred Le Peutrec, Marc Guillemot, Loïck Peyron… Tu n’as pas peur que Charles prenne ta place à l’issue de la Jacques Vabre ?
S.J. : Je suis flatté d’être le plus régulier des skippers du team ! Et je serais aussi flatté si c’était Charles qui me remplace ensuite… Cela fait trois saisons que je défends les couleurs de Gitana et tous les projets auxquels j’ai participé ont aussi duré trois ans : VMI, ABN Amro, BT. Mais cela ne veut pas dire que je voudrais partir ! Au contraire, je me sens très bien au sein de cette équipe.

Mod-70 Gitana 15Les trimarans monotypes restent très techniques à faire marcher à leur potentiel maximum, surtout en double : il faudra trouver la pédale de frein sur cette traversée Nord-Sud de l’Atlantique !Photo @ Yvan Zedda / Gitana SA
 

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Le premier article de cette série, concernant Jérémie Beyou et Christopher Pratt (Maître Coq) en 60 IMOCA, est à lire ici