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VOLVO RACE ET VENDéE GLOBE

Jérémie Beyou : «On peut envoyer fort dans la grosse brise !»

Triple vainqueur de la Solitaire Urgo Le Figaro, troisième du dernier Vendée Globe, Jérémie Beyou dispute la Volvo Ocean Race – hormis la troisième étape – à bord de Dongfeng, skippé par son «vieux» copain Caudrelier. Et le marin semble clairement apprécier de refaire de la course en équipage. Ses mains témoignent que la 2e étape n’a pas dû être de tout repos, mais à 41 ans, le Finistérien a l’enthousiasme d’un coureur d’Optimist découvrant un nouveau format de course… Rencontre à l’issue de la deuxième étape entre Lisbonne et Le Cap puis visite du chantier de son IMOCA à Port-la-Forêt.
  • Publié le : 15/12/2017 - 15:26

Marie Riou et Jérémie BeyouMarie Riou et Jérémie Beyou dans la boucaille…Photo @ M. Keruzoré/VOR
Voilesetvoiliers.com : C’est donc ta première Volvo Ocean Race ?
Jérémie Beyou :
Oui ! En fait, je m’attendais un peu à ça, même si pour moi c’est une découverte. Ce sont des bateaux durs et qui mouillent. Les voiles sont hyper lourdes, mais je ne suis pas surpris. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est toute la vie autour et l’organisation de la course.

Voilesetvoiliers.com : Mais encore ?
J. B. : C’est très différent de ce que nous connaissons nous Français avec le Vendée Globe, la Route du Rhum, la Transat Jacques Vabre… Volvo maîtrise tout, et il faut faire avec ces règles-là. C’est une autre tournure d’esprit. Ce sont des monotypes, et il n’y a pas les discussions que nous avons en IMOCA. Ça ne laisse que très peu de libertés, on doit faire avec, mais l’approche est intéressante.

Voilesetvoiliers.com : Que penses-tu du bateau ?
J. B. :
(rires) Le bateau est un peu lourd et très – trop – souvent sous l’eau ! Il est assez «safe», clairement robuste, mais franchement mal protégé. On se fait arroser comme jamais ! En revanche, d’un point de vue structurel, tu sens qu’il ne peut rien t’arriver.

Voilesetvoiliers.com : Du coup, vous êtes systématiquement attachés ?
J. B. :
Oui, le plus souvent. Il vaut mieux. Celle ou celui qui est à la colonne derrière a intérêt. Les paquets de mer accélèrent au-dessus et le long du rouf du genre lance à incendie. Et quand tu vas à l’avant pour préparer la manœuvre, c’est obligatoire. Il y a une grosse différence avec l’IMOCA, où tu es en solo, et quand tu vas devant, tu calmes le jeu. Là non. C’est vraiment extrême !

Pascal BidégorryBien que hors quart, Pascal Bidégorry le navigateur du bord, participe aux manœuvres.Photo @ J. Lecaudey/VOR
Voilesetvoiliers.com : Et pour chaque manœuvre, tout le monde est sur le pont ?
J. B. :
Sauf pour une prise de ris où ça se fait à cinq, chaque autre manœuvre nécessite d’être tous les neuf sur le pont, y compris le navigateur. C’est souvent compliqué pour Pascal (Bidégorry, nldr) ou Charles (Caudrelier, ndlr) car ils sont à la table à cartes, et doivent s’habiller ce qui prend cinq à six minutes. Sur ces bateaux, tu ne peux pas sortir juste en polaire, car il y a tellement d’eau sur le pont ! C’est systématiquement Charles qui reprend la barre lors des manœuvres.

Voilesetvoiliers.com : Vous faites des quarts de combien de temps ?
J. B. : Les quarts durent quatre heures, mais on change toutes les deux heures. On a un système de quarts «flottants». Quand tu montes, tu en as pour quatre heures, mais toutes les deux heures il y a un changement. Et quand tu prends ton quart, tu ne barres pas tout de suite. Nous sommes deux aux colonnes, et les deux te précédant passent à la barre et aux réglages. Ensuite, tout dépend si tu as un ou deux barreurs dans ton quart.

Voilesetvoiliers.com : Tu barres beaucoup ?
J. B. :
Oui, car je suis dans le même quart qu’Horace (l’un des marins chinois, ndlr) qui lui ne barre pas, mais règle de mieux en mieux et sent bien le bateau… Bref, je barre chaque fois deux heures. Le bateau est plutôt sympa à barrer, et ce qui est génial, c’est qu’avec toi tu as deux super régleurs à disposition avec qui tu échanges tout le temps. De plus, on peut envoyer fort dans la grosse brise. Comme il y a de grands safrans, on garde le bateau sous contrôle. Le quart d’avant, j’ai Marie (Riou, ndlr) et Daryl (Wislang, ndlr), et le quart d’après, j’ai Carolijn (Brouwer, ndlr) et Stu (Bannatyne, ndlr). Ça fonctionne super bien !

DongfengCe n’est rien de dire que les VO65 sont des bateaux humides !Photo @ E. Stichelbaut/Dongfeng Race Team
Voilesetvoiliers.com : En fait dans un Vendée Globe, on ne barre jamais ou presque ?
J. B. :
Exact ! D’ailleurs quand j’ai retrouvé mon Figaro à Port-Laf’quelques mois après le Vendée Globe, je me suis rendu compte que je barrais comme un pied. En IMOCA, tu prends la barre de temps en temps pour voir si ton bateau est bien équilibré et sinon t’es sous pilote, et tu es moins sur les deux centimètres de réglage d’écoute. Sur Dongfeng, il ne se passe pas une minute sans qu’on ne reprenne pas un centimètre de ci, qu’on ne choque pas un centimètre de ça. En fait, c’est un peu un retour aux fondamentaux de la voile, avec la synergie barreur-régleurs… et vu l’équipage que nous avons, c’est carrément chouette. C’est passionnant d’échanger avec des gens comme Daryl ou Stu (Bannatyne, ndlr) qui ont une culture régate différente et neuf Volvo dans les bottes. Par contre, le Néo-Zed’ c’est parfois dur à comprendre ! On les fait répéter. Pour les manœuvres sur la plage avant avec Jack (Boutell, ndlr) on parle français, et quand on est en relation directe entre deux Français, on ne va pas parler anglais…

Voilesetvoiliers.com : Comment ça se passe avec les filles ?
J. B. :
Super bien ! Carolijn a déjà fait la Volvo et connaît la musique. C’est une athlète de dingue. Elle a une puissance incroyable ! Quant à Marie, elle est impressionnante aussi et a un sacré mental. Elle s’est très vite adaptée. Ce n’est que du bonheur de naviguer avec elles.

Voilesetvoiliers.com : Tu as du plaisir à refaire de la course en équipage ?
J. B. : Ah oui. Et je me suis rendu compte au bout de deux étapes que c’est une course addictive, ce que m’avait dit Carolijn. J’ai fait pas mal d’équipage à une époque sur les trimarans Orma avec Pascal Bidégorry et Michel Desjoyeaux, des Tour de France à la Voile… et ça fait du bien d’y revenir. En plus, t’es là que pour naviguer. Tu n’es que dans le sportif, la météo. Tu as plus le temps de te concentrer sur l’aspect navigation puisque le bateau tu ne peux pas changer autre chose que des réglages.

Quart de nuitQuart de nuit… et pas question de s’endormir ! Réglages incessants.Photo @ J. Lecaudey/VOR
Voilesetvoiliers.com : Vous pouvez envoyer des mails librement ou ça passe forcément par la direction de course ?
J. B. :
Non, on peut envoyer des mails à nos proches librement. Quand j’envoie un message à mon fils, il part direct. En revanche, tous les mails qui arrivent passent par Bruno (Dubois, ndlr), le patron du team. C’est un choix qui a été fait afin qu’il puisse éventuellement filtrer, et épargner un équipier en cas de mauvaise nouvelle par exemple.

Voilesetvoiliers.com : Et l’OBR, le reporter embarqué, ce n’est pas un peu l’enfer ?
J. B. :
Il sort quand il veut, lui (rires) ! Ce qui est compliqué, c’est qu’il est obligé de «vendre» son projet de reportage auprès de l’organisation avant. Il doit présenter son «pitch» et envoyer chaque jour des photos et de la vidéo, plus un texte. C’est obligatoire… sous peine d’avoir des pénalités. Donc il propose des idées, des angles… puis fait un travail de journaliste, et envoie l’ensemble au service de presse de la Volvo.

Voilesetvoiliers.com : Ce qui veut dire que certaines séquences peuvent être censurées ?
J. B. :
Je ne pense pas… mais la blague et les propos sexistes que l’équipage de Sun Hung Kai a faits lors du passage de l’équateur et le bizutage des filles du bord ont valu au skipper David Witt et à Steve Hayles d’être convoqués par le jury international de la course pour conduite inappropriée. Ils n’ont finalement écopé «que» d’un avertissement. Franchement, on voyait mal deux navigants plus l’OBR (qui, lui, est embauché par la Volvo Ocean Race, ndlr) être renvoyés alors que la direction média avait laissé «sortir» ces images…

Jérémie BeyouCiré plus casquette : Jérémie Beyou sous le «Karcher».Photo @ J. Lecaudey/VOR
Voilesetvoiliers.com : Lors des autres éditions, le reporter embarqué effectuait tout le tour du monde sur le même bateau. Cette année, il change. Quel est ton sentiment ?
J. B. :
Je ne suis pas le skipper, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Nous avons eu pour la première étape Sam Greenfiled (qui a remplacé Richard Edwards au pied levé, ndlr), puis Jérémie Lecaudey dans la seconde, et pour la troisième, Martin Keruzoré. Charles avait validé les deux OBR français, Jérémie et Martin, avec qui nous avons navigué avant le départ de la course. Mais d’avoir un gars dédié à la communication à bord, qui est talentueux et a un super matériel, c’est absolument génial. On a beaucoup à apprendre en France sur ce point-là. On est à des années-lumière de ça ! La Volvo Ocean Race a su se hisser au niveau d’autres sports spectaculaires et télévisuels comme le ski free-style. Je trouve ça assez fabuleux.

Voilesetvoiliers.com : Tu veux dire qu’on pourrait faire la même chose sur un Vendée Globe, par exemple, ou se rapprocher de ce que fait le Tour de France à la Voile qui l’a bien compris ?
J. B. :
La voile est un sport populaire en France, et ce n’est pas parce que le Vendée Globe, la Route du Rhum ou la Jacques Vabre sont populaires qu’il faut faire «cheap». Le village de la Volvo, c’est quand même extraordinaire, pour les gamins notamment. Mais en France on sait faire quand on veut. La tente aux Sables-d’Olonne avec l’expo lors du dernier Vendée Globe était géniale. J’ai fait venir le staff de Charal (son nouveau partenaire pour le Vendée Globe 2020, ndlr) à l’escale de Lisbonne, afin qu’il puisse se rendre compte sur place de ce que l’on peut imaginer, comme regrouper les équipes techniques avec l’équipage, le marketing, la communication... et non pas les cantonner seules au fin fond de la zone technique du port.

Dîner dans le «carré»Dîner dans le «carré»… en bottes et cirés à bord de Dongfeng.Photo @ M. Keruzoré/VOR
Voilesetvoiliers.com : Revenons à la course. Il semble qu’à bord, vous ne soyez pas très contents de ce qui sort via les «race experts» qui approfondissent la stratégie et les secrets de réglages sur le Net et les réseaux sociaux ?
J. B. :
Ils en disent trop ! On a vraiment le sentiment d’avoir beaucoup travaillé sur les performances, afin d’avoir un petit plus (Dongfeng est clairement un peu plus rapide que ses adversaires, ndlr) et quand tu vois que les mecs expliquent au monde comment il faut régler un VO65 et donnent tes «ficelles» avec arrêt sur images, c’est anormal. Ça n’intéresse pas que les gens qui régatent mais nos adversaires directs. Ce n’est pas la prime à l’entraînement ! On a démarré tôt, on a mis beaucoup d’énergie et de moyens autour de la cellule performance avec Fabien Delahaye, Cyrille Douillet et Bertrand Pacé. Je ne fais que répéter ce que dit Charles, mais depuis le début de la course, les commentaires des «race experts» ne vont pas dans le bon sens et desservent selon moi Dongfeng.

Voilesetvoiliers.com : Est-ce que l’AIS modifie votre façon de régater ?
J. B. :
Non, je ne crois pas, car on a été joueurs sur les deux étapes… bien que peu inspirés (rires) ! Dans la seconde étape, au niveau de l’anticyclone de Sainte-Hélène, on a vu nos adversaires empanner à l’AIS, et nous, nous étions convaincus qu’il fallait pousser un peu loin. Bon, on s’est pris 30 milles. Il ne faut plus que l’on commette ce type d’erreurs, car tactiquement on aurait dû les accompagner. Ça devrait nous calmer, car en vitesse pure, nous ne sommes pas malheureux, et avons des «plus en carbu» par rapport aux autres. Je m’attendais quand même à ce que ce soit plus groupé et plus au contact. En fait, il y a souvent deux groupes avec des options stratégiques différentes.

Voilesetvoiliers.com : Mapfre est vraiment le bateau à battre ?
J. B. :
Clairement ! Il ne faut pas le laisser s’échapper au classement général, et cette troisième étape entre Le Cap et Melbourne de coefficient 2, est hyper importante.

Beyou devant CharalJérémie Beyou est le premier concurrent déclaré pour le Vendée Globe 2020 ayant lancé la construction d'un nouveau bateau.Photo @ Philippe Joubin

Beyou au chevet de son Charal

Profitant de ne pas être à bord de Dongfeng lors de la 3e étape de la Volvo qui se déroule actuellement, Jérémie Beyou est venu au chevet de son nouvel IMOCA, un plan VPLP en construction chez CDK à Port-la-Forêt. La coque, que nous découvrons dans le four, vient juste de terminer sa deuxième cuisson. Première surprise : l’étrave. Légèrement plus large que celles de la génération précédente (les Banque Populaire VIII, Hugo Boss…) elle est surmontée presque jusqu’au maître bau d’un décrochement qui laisse imaginer que le pont sera identique à celui d’Hugo Boss avec ses pans inclinés sur l’avant. «Pour le gain de poids» confirme le skipper. En effet la matière économisée là est conséquente.
Difficile d’en juger en voyant cette coque dans son moule, mais il semble aussi que le brion soit presque plat, conséquent et devrait affleurer l’eau. Autre gros changement : la largeur. Fini les bateaux «pelles à tarte» aux poupes larges et surpuissantes : celle de ce Charal l’est nettement moins que celles des derniers IMOCA. «Aujourd’hui avec les foils, on ne cherche plus la puissance, on l’a, explique encore le skipper du premier IMOCA conçu totalement pour ce genre d’appendices. On revient donc à des formes qui généreront moins de traînée.» De plus, là encore, bateau plus étroit est synonyme de bateau plus léger. De pudiques bâches blanches ont été placées sur cet arrière de manière à masquer manifestement des bouchains marqués. La construction n’est plus uniquement en carbone monolithique mais, en fonction des zones, il y a de nouveau recours au nid d’abeille et la structure de coque n’est plus transversale. Les foils 
 – dont la définition sera arrêtée dans dix jours –sont assez reculés et du coup l’emplanture du mât devrait l’être elle aussi. Le but ? Avoir une grande voile élancée et des triangles avant plus conséquents en s’offrant la possibilité de naviguer plus fréquemment avec deux voiles d’avant déroulées.

Le pont est actuellement en construction au Royaume-Uni. L’assemblage devrait débuter en mars pour une mise à l’eau prévue l’été prochain. La première course de Charal sera la Route du Rhum 2018, soit deux ans avant le Vendée Globe 2020, point d’orgue d’un programme qui court jusqu’au Rhum 2022. Ph.J.