Actualité à la Hune

VOLVO OCEAN RACE

Le coup de génie de Caudrelier et Bidégorry !

En remportant dimanche 24 juin la dernière étape entre Göteborg (Suède) et La Haye (Pays-Bas), Dongfeng, le bateau franco-chinois skippé par Charles Caudrelier, a fait coup double. Il s’impose au classement final en points et en temps dans la Volvo Ocean Race après 45 000 milles de pure folie et un suspense haletant, puisque Dongfeng, Mapfre et Team Brunel avaient le même nombre de points avant cette ultime étape. Du jamais vu en treize éditions !
  • Publié le : 24/06/2018 - 23:28

Le coup de génie de Caudrelier et Bidégorry !Carolijn Brouwer félicite Pascal Bidégorry après cette phénoménale victoire.Photo @ P.Martinez/VOR
Tribord amures et tout dessus au reaching, Dongfeng déboule à plus de 14 nœuds, longeant des plages de La Haye noires de monde. C’est dimanche, il fait gris et doux, et les Pays-Bas, qui attendent une victoire dans la Volvo Ocean Race depuis celles de Cornelius Van Rietschoten sur Flyer en 77 et 82, quand la course se nommait encore Whitbread, espère voir pointer l’étrave de Team Brunel, intouchable depuis quelques étapes, et qui a moissonné 45 points sur les 47 possibles depuis Auckland où il pointait à l’avant-dernière place.

Mais pour sa 8e participation, le chaleureux Néerlandais Bouwe Beeking ne gagnera pas encore la Volvo... même avec le Kiwi Peter Burling, le meilleur régatier du monde, champion olympique, vainqueur de la Coupe de l’America, et dont on dit que personne ne parvient à mieux faire marcher un bateau que lui.

À bord du bateau franco-chinois, le Néo-Zélandais Daryl Wislang est à la barre, Kevin Escoffier à la grand-voile. Daryl a remporté la dernière édition avec Abu Dhabi. Il est aussi essentiel sur un bateau que les meilleurs milieux de terrain lors de la Coupe du monde de foot. L’équipage est d’un calme olympien mais on voit bien aux sourires qu’il est en train de savourer le magistral coup qu’il vient de réaliser. Grâce à une option Est quand Mapfre et Brunel ont joué la prudence à l’Ouest, Dongfeng, très mal en milieu de nuit et à 50 milles des leaders, est revenu comme une balle lors de cette onzième et dernière étape avant de déposer tout le monde et de franchir la ligne d’arrivée à 17 heures 25.

Coup de poker

Charles Caudrelier a repris la barre. Il porte des lunettes de soleil comme pour mieux masquer son émotion, s’essuie plusieurs fois le visage. On ne sait pas si ce sont des larmes de joie ou des embruns sur ces engins qui depuis octobre dernier sont noyés sous l’eau la plupart du temps… mais on opterait plutôt pour la première solution. Plus tard sur le ponton, Pascal Bidégorry, le navigateur, jubile, heureux de ce coup de poker qui n’est pas sans rappeler celui de l’équipe de France Corum lors de l’Admiral’s Cup 1991 durant le Fastnet avec à la «nav» notamment Jean-Yves Bernot et Marcel Van Triest.

Le coup de génie de Caudrelier et Bidégorry !Dongfeng remporte la Volvo Ocean Race grâce à une option magistrale, mais il a aussi été d’une régularité sans faille.Photo @ DRT

Après trois jours et trois heures de course intense, avec un comité de course jouant au yoyo avec les concurrents, mouillant une bouée dans le fond du port d’Aarhus au Danemark, rallongeant le parcours de 700 à 1 100 milles par le biais d’un waypoint virtuel en Norvège… tout ça car le village de la course n’ouvrait que dimanche matin, les équipages sont lessivés. Lui n’en finit pas de se marrer. Ce ne sont plus des yeux mais deux traits à force de scruter les deux écrans des ordinateurs de bord. On meurt forcément d’envie qu’il nous parle de cette incroyable option.

«Ce n’était pas du hasard !»

«C’est un truc que l’on avait bien travaillé avant le départ explique «Bidé» à l’arrivée. Ils nous ont envoyé virer une bouée au fond d’une marina, un truc hallucinant ! T’as tout le monde qui hurle sur les berges et toi tu te demandes ce que tu fous là ! Ensuite, on est allé chercher une marque virtuelle dans un endroit pourri où il n’y avait pas d’air, en Norvège. Et puis ce n’est pas évident de naviguer le long du Danemark, avec les DST (Dispositif de séparation du trafic, ndlr), les champs d’éoliennes qui sont interdits à la régate… plus les bancs de sable. On avait très bien préparé notre truc avec Marcel (Van Triest… qui est néerlandais, ndlr). Ça fait quatre ou cinq ans qu’on bosse ensemble. Ce n’était pas du hasard !».

«Dès le départ, j’avais dans un coin de ma tête cette envie d’aller là. Ce qui est difficile sur ce genre d’option, c’est que tu perds beaucoup, beaucoup, beaucoup… et tu gagnes juste à la fin ! C’est dur car tu mets tout sur la table, tout ce que tu as fait depuis deux ans ! Tu joues avec une décision sur un laps de temps très court et qu’il faut assumer. Mais on a été bien ! On ne voyait pas nos adversaires à l’AIS. Cette nuit, on était 50 milles derrière. Quand on les a recroisés en fin de matinée avec 7 milles de retard, là je me suis dit que c’était possible. Je n’étais pas euphorique à la table à cartes, mais je me disais qu’il y avait 50 % de chances que l’on puisse gagner et 50 % que l’on puisse perdre. Entre les fichiers météo et la réalité, il faut prendre les choses avec précaution».

Le coup de génie de Caudrelier et Bidégorry !Le triomphe discret de Charles Caudrelier, un très grand marin à la tête d’un très grand équipage ! Photo @ P.Martinez/VOR
«T’inventes pas la météo, tu fais avec ce que tu as, ajoute t-il. Nous, sur les 70 milles, on allait tout droit à fond la caisse ! Le gros détail, il était là. Je suis content car ça fait deux ans que nous vivons que pour ça. J’ai un peu éclaté quand on a passé la ligne d’arrivée. C’est une décharge de tension, d’émotion, de concentration. Sur la Volvo cette année, deux ou trois fois on n’a pas été récompensés. J’ai fermé ma gueule, je n’ai rien dit, mais j’avais ça en travers de la gorge.»

«Ce qui me fait plaisir, c’est qu’on domine le classement général au temps avec quasiment une journée d’avance sur Mapfre et trois jours et demi sur Brunel. Ça veut dire qu’on a bien navigué. Et là on fait le classement au temps et aux points. Et puis je suis heureux pour le «petit frisé» (Charles Caudrelier, ndlr) comme je l’appelle ! Quand il m’a téléphoné il y a cinq ans pour faire la campagne avec Dongfeng, j’avais envie de faire quelque chose de bien pour lui. Il était venu bosser avec moi quand j’étais skipper, et là j’avais envie de l’aider afin qu’il puisse se réaliser en tant que skipper sur la VOR. Je suis hyper content de çà !»

Chapeau bas !

On amène le trophée directement à bord. Caudrelier et Bidégorry l’enlacent comme un enfant. Carolijn Brouwer, qui est née pas loin, a fait les onze étapes et possède un appart à La Haye, saute comme un cabri ! Tout l’équipage se passe cette énorme colonne d’alu brillant, et les Chinois font la photo avec le drapeau. C’est pour eux une fantastique victoire ! Charles Caudrelier est happé par ses deux jeunes enfants. Pudique par nature, il fend l’armure et confirme ce que l’on avait pressenti à quelques longueurs de la ligne d’arrivée : «C’est la première fois que je pleure à une arrivée de course. Ce n’est pas ma première victoire (il a gagné notamment la Solitaire du Figaro, la Transat Jacques Vabre avec Sébastien Josse et la Volvo Ocean Race avec Franck Cammas, ndlr), mais derrière il y a tellement de sacrifices pour toute l’équipe, pour les familles. Nous sommes une douzaine de navigants et avons tout mis de côté durant deux ans».

On le relance sur cette option hyper osée : «On a pris un super départ, on était une fois encore en tête et comme à chaque fois, ça revient. Un moment, on a lâché le contrôle et on fait ce qu’on voulait. On a oublié Mapfre et Brunel. C’était notre choix et cette fois c’est passé ! Ça fait neuf mois que l’on vit les arrivées dans une certaine frustration car ça ne voulait pas le faire. On a tellement perdu de points bêtement même si on n’est pas les seuls, mais j’avais ce sentiment de ne pas être récompensé. Et là, la chance a tourné. C’est bien.» Tout est dit. Chapeau bas !