Actualité à la Hune

L'oeil de Dominic Vittet

Stratégies océaniques

Maintenant que la flotte toujours menée par Maxi Edmond de Rotshchild (Ultim), StMichel-Virbac (IMOCA), Arkema (Multi50) et, depuis hier en début de soirée, Imerys Clean Energy (Class40), déboule en Atlantique, le moment clef de cette Transat arrive. Explications.
  • Publié le : 08/11/2017 - 07:30

Maxi RothschildSébastien Josse et Thomas Rouxel avalent l'Atlantique à vive allure en tête de la flotte. Ils arrivent au large des Açores.Photo @ Jean-Louis Carli/ALeA/TJV17

Depuis que la flotte est sortie de la Manche, ce n’est plus l’heure des chichis en s’abritant des vagues ou des courants derrière un relief. Le large parle vrai, sans fard, avec toute sa formidable énergie, avec tout ce qu’il possède d’attirant et d’inquiétant.
Pour les 37 équipages, il fallait quand même courage et envie pour partir à l’assaut de cet énorme front nuageux qui est arrivé par l’Ouest à grandes enjambées, puis a ramené avec lui ses coups de vent, ses creux de 6 mètres et ses grains violents.
Dans la tourmente, l’adage reste vrai : «une main pour soi, une main pour le bateau» et… deux doigts sur l’ordinateur !
Tout en équilibre, entre préservation du matériel et performance, dans cette ambiance pourrie d’humidité et de vacarmes infernaux, ça cogite dur sous les capuches des cirés.
Après le passage obligé de cette dépression, est venue l’heure des grands choix pour descendre vers l’équateur.
C’est maintenant que la course va se jouer et, pour les plus petits, cela s’annonce compliqué…

CaracAlexis Loison et Louis Duc font partie des grands favoris de cette transat en Class40. Après une sortie de la Manche en deuxième position, ils ont parfaitement négocié le passage du front froid en gagnant dans l’Ouest et en touchant en premier la bascule de Nord-Ouest. Il reste encore plusieurs difficultés à franchir dont la dépression qui s’annonce pour la fin de semaine au large des Canaries…Photo @ Christophe Breschi/Carac

Certes les grosses machines se préoccupent peu des courants de marée. Maxi Edmond de Rothschild et Sodebo Ultim’ ont avalé la Manche comme des affamés avalent un hors-d’œuvre.
Les coefficients de 107 n’ont absolument aucun effet sur eux… Par contre, aussitôt sortis de la nasse franco-anglaise en rasant Ouessant, ils ont pu foncer loin dans l’Ouest pour aller chercher le fameux front froid dont tout le monde parlait sur les pontons du Havre le week-end dernier.
La rencontre entre les machines qui pulvérisent l’écume à 30 nœuds vers l’Ouest et la masse nuageuse qui se déplace entre 20 et 25 nœuds vers les côtes françaises n’est pas tendre. La bascule Nord-Ouest qui surgit avec l’éclaircie est brutale et, en 2 ou 3 minutes maximum, il faut virer de bord, puis encaisser les premières rafales de 40 nœuds dans la mer formée et croisée… Intense !

Tant qu’ils circulent au large, ces phénomènes hivernaux, très dynamiques, sont assez bien maîtrisés par les logiciels météo. Leurs vitesses de déplacement restent prévisibles et relativement constantes. Pour les «gros» qui franchirent le front 32 heures après le départ (lundi vers 21 heures) et à plus de 600 km du Finistère, le timing envisagé au départ du Havre se confirmait à 20 ou 30 minutes près.

Plus le temps passe, et plus cette rigueur arithmétique s’étiole.
En approchant des reliefs continentaux, la masse nuageuse freine. Ce ralentissement, même si on suppute sa future existence, reste difficile à mesurer par les modèles. La vigueur même de la dépression, la poussée de la masse d’air froid venue d’Islande ou les variations de températures sur les sols européens vont influer sur la bonne marche du phénomène.
Mesurée à 25 nœuds en plein océan Atlantique, la masse ne se déplaçait plus qu’à 20 nœuds au passage des Ultim, puis à 17 pour les IMOCA et enfin à moins de 15 pour les Class40. Bien qu’avertis, ces derniers auront finalement franchi la barrière avec environ 1 h 30 de retard sur les routages.

Passage du frontPlus les bateaux sont rapides, plus ils sont partis chercher le front nuageux loin dans l’Ouest. D’autant plus que le front froid a ralenti de 25 à 15 nœuds en atterrissant sur nos côtes. Les Ultim (en vert), puis les IMOCA et les Multi50 (en bleu) et enfin les Class40 (en rouge) naviguent désormais vers le Sud-Ouest, dans le «ciel de traîne» de la dépression, avec du vent de Nord-Ouest et des grains bien visibles (en blanc) sur les photos satellites qu’ils peuvent recevoir à bord.Photo @ Dominic Vittet
L’obstination à gagner dans l’Ouest pour bénéficier de la bascule de Nord-Ouest reste souvent un critère de réussite dans une transat. Et ceux qui veulent échapper à cette vérité s’en mordent souvent les doigts À tel point que le premier qui touche le fameux Graal transforme le plus souvent sa longitude en avantage certain.

Malizia IILe duo expérimenté formé par Thomas Ruyant et Boris Hermann (Malizia II) fut longtemps le plus Ouest de la meute, à la poursuite des favoris Yann Eliès-Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac). Tireront-ils profit de leur décalage ? Nous n’aurons la réponse que dans quelques jours, quand toute la flottille de 60 pieds aura empanné par le travers de l’anticyclone des Açores.Photo @ Jean-Marie Liot/ALeA/TJV2017

Le cas est flagrant en Class40 ou Carac a volé la tête à Aïna Enfance & Avenir en se projetant plus loin dans l’Ouest avant le passage du front.
En Multi50, FenétrêA-Mix Buffet, le plus Ouest, reste clairement menaçant pour le leader ArkemaTandis que Réauté Chocolat, qui a délibérément refusé le combat en restant dans le golfe de Gascogne, va rapidement accuser plus de 100 milles de retard…
Enfin en IMOCA, catégorie toujours menée par les impeccables Dick-Eliès (StMichel-Virbac) Thomas Ruyant et Boris Hermann gardent leur décalage dans l’Ouest. Ils ont sûrement une idée derrière la tête… À suivre.

Stratégie vers les CanariesLa stratégie s’annonce compliquée pour les Class 40. Une dépression D se développe cette fin de semaine au large des Canaries. Elle casse l’alizé en profondeur jusqu’à la latitude du Cap Vert (les ronds bleus désignent les calmes), comme en témoignent les masses nuageuses nombreuses (en vert) sur cette carte de prévision pour lundi. L’alizé redémarrera entre les Canaries et la côte africaine…Photo @ Dominic VittetHeureusement pour la course et pour notre plaisir, il y a d’autres chausses trappes à venir. Dans un premier temps, ça va débouler fort jusqu’à la latitude des Canaries. L’anticyclone est bien en place et puissant. Le vent de Nord Est va souffler 20-25 nœuds minimums jusqu’à Madère et l’alizé est très costaud entre les îles espagnoles et l’équateur. Dans ces conditions idylliques, les Ultim devraient atteindre le Pot au Noir 4 jours seulement après le départ… C’est dingue !

Pour les petits monocoques de 40 pieds, les choses se gâtent malheureusement en fin de semaine. Une dépression tropicale semble se développer au large des Canaries. Si sa présence se confirme, elle cassera l’alizé et exclura toute stratégie simple et rapide comme pour les multicoques.

Les skippers vont devoir anticiper très vite cette zone de calme qui s’annonce brûlante à éviter.
Si la route passe encore à l’Ouest des îles (route rose), les voiliers empanneront le plus loin possible au large du Portugal ces prochaines heures. Si la route se révèle payante vers les côtes africaines ou l’alizé redémarre (route rouge), ils chercheront à serrer davantage la péninsule ibérique. Tout le monde ne sera pas gagnant, il y aura des perdants… et des gagnants ! Avec le Pot au Noir à suivre, la course reste très ouverte pour les Class40 ! On se régale !

Transat Jacques Vabre 2017
Les trois premiers de chaque catégorie
Classements à 07 h 06


Ultim
1. Maxi Edmond de Rothschild (Josse-Rouxel), à 3 039 milles de l’arrivée.
2. Sodebo Ultim’ (Coville-Nélias), à 50,9 milles du premier.
3. Prince de Bretagne (Lemonchois-Stamm), à 459,9 milles du premier.

IMOCA
1. StMichel-Virbac (Dick-Eliès), à 3 506 milles de l’arrivée.
2. Des voiles et Vous (Lagravière-Peron) à 24,9 milles du premier.
3. SMA (Meilhat-Gahinet), à 29,8 milles du premier.

Multi50
1. Arkema (Roucayrol-Pella), à 3 476 milles de l’arrivée.
2. FenétrêA-Mix Buffet (Le Roux-Riou), à 21,8 milles du premier.
3. Ciela Villages (Bouchard-Krauss), à 60,4 milles du premier.

Class40
1. Imerys Clean Energy (Sharp-Santurde), à 3 710 milles de l’arrivée.
2. Carac (Duc-Loison), à 13,3 milles du premier.
3. Aïna Enfance et Avenir (Chappellier-Le Vaillant), à 19,9 milles du premier.

Classements complets et cartographie ici.