Actualité à la Hune

Transat Jacques Vabre

Ultim, le match parfait

En fin de matinée, le vainqueur de la Transat Jacques Vabre devrait couper la ligne d’arrivée devant Salvador de Bahia. La nuit dernière, Sodebo Ultim’ semblait posséder un avantage suffisant mais la menace du Maxi Edmond de Rothschild pèsera jusqu’au bout. Car ces deux géants s’étripent depuis huit jours livrant un match superbe ! Avant le départ, dans le bassin Paul-Vatine du Havre, nous avons rencontré Sébastien Josse, Thomas Rouxel, Thomas Coville et Jean-Luc Nélias. Les écouter nous présenter et parler de leur bateau, de l’avenir, de cette période charnière, du vol… est on ne peut plus instructif.
  • Publié le : 13/11/2017 - 10:16

Depuis le départ du Havre, Maxi Edmond de Rothschild et Sodebo Ultim’ se livrent à un duel exceptionnel. Entre le maxi-trimaran volant dessiné par Guillaume Verdier de Sébastien Josse et Thomas Rouxel, mis à l’eau le 17 juillet après 170 000 heures de travail, et l’éprouvé multicoque de Thomas Coville et Jean-Luc Nélias (sur la base de l’ancien Geronimo d’Olivier de Kersauson, mis à l’eau en 2001) dessiné par VPLP, mais entièrement reconstruit en 2013 et sans cesse optimisé depuis, deux philosophies s’affrontent. Et si Sodebo Ultim’ est en mesure de s’imposer ce midi, ce sera d’un souffle. Thomas Coville peut être fier du travail mené depuis des années sur ces trimarans de classe Ultim.

CockpitLe cockpit de Sodebo Ultim’, classique mais déjà daté. Photo @ Didier Ravon

 «Nous avons c’est vrai ouvert la voie avec Francis (Joyon) pour tourner en solitaire autour du monde sur des bateaux initialement conçus pour l’équipage, rappelle Coville. On vit cette rupture technologique avec des bateaux archimédiens qui parfois sont volants. Mais c’est une période charnière et transitoire qui est en train de passer dans une autre dimension.» N’empêche, si Sodebo Ultim’ parvient à faire jeu égal avec Maxi Edmond de Rothschild, intrinsèquement plus rapide aux allures de reaching, ce n’est pas uniquement dû à son équipage… Mais pour beaucoup quand même ! Le duo Coville-Nélias, qui à deux s’approche du million de milles parcourus, est impressionnant d’expérience et de complémentarité. Depuis la Volvo Ocean Race, qu’ils ont remportée avec Franck Cammas sur Groupama IV, les deux marins ont noué une vraie complicité. Coville détient tous les records en solitaire à bord (notamment 49 jours 3 heures autour du monde), a huit tours du monde et dix cap Horn dans les bottes, des dizaines et dizaines de transats, et exploite son bateau à 100 %, voire plus !

Cabine La cabine de Sodebo Ultim’ sans dessus dessous, mais à la décharge de son skipper, le jour de son arrivée à Brest après le record du tour du monde. Photo @ Didier Ravon

Cinquante «pot au noir» à deux !

Depuis plus de trente ans, Jean-Luc Nélias a lui aussi une expérience colossale en course. En outre, il fait partie de la petite dizaine de navigateurs-routeurs au monde (avec Bernot, Van Triest, Dumard, Honey, Israël, Fisher, Lunven, Vittet…), aussi à l’aise à la table à cartes en mer que devant les ordinateurs à terre. C’est lui qui a routé Coville l’hiver dernier. Autant dire que les polaires du bateau, les configurations optimales de voile, les plus et les moins de l’engin n’ont aucun secret pour lui.
Avec Christian Dumard et Thierry Briend, routeurs à terre pour cette Transat Jacques Vabre, le quatuor trace une route assez sublime, restant à l’Ouest.
Après un début de course remarquable pour un bateau encore «tout frais», Josse et Rouxel plus à l’Est, durent se recaler, perdant la tête de la course. Sodebo Ultim’ franchit le pot au noir sans jamais descendre en dessous de 13 nœuds ! Il faut dire que les deux compères cumulent près de 50 passages de l’équateur… Mais cela ne fait pas tout. Autour d’une super équipe technique, d’un bureau d’étude intégré recrutant de jeunes «cerveaux», le bateau a été encore optimisé après un long chantier au printemps dernier. Les «vieux» foils issus de ceux du trimaran USA 17, vainqueur de la Coupe de l’America 2010, ont été remplacés par une nouvelle paire, longue de quatre mètres. Des safrans sur plans porteurs en T ont été installés, tout comme une nouvelle bôme de 20 mètres plus légère de 100 kilos. Du poids a été gratté partout, à l’image de la bordure de grand-voile fixe, permettant de gagner encore une vingtaine de kilos. Les deux marins ont embarqué 5 voiles seulement, 59 litres d’eau (dont 9 obligatoires et plombés), 54 kg de nourriture et les 10 litres de gazole obligatoires. Pourtant sur la balance, le bateau, qui déplace autour de 20 tonnes, en accuse 5 de plus que Maxi Edmond de Rothschild.

Cabine La cabine de Maxi Edmond de Rothschild. Vue imprenable, deux bannettes, mini-cuisine à bâbord et le poste de navigation sur bâbord.Photo @ Didier Ravon

Trois mois et 5 000 milles d’essais

Grimper à bord du nouveau maxi-trimaran pour une visite guidée avec Sébastien Josse et Thomas Rouxel, c’est avoir l’impression d’embarquer dans un engin mi-bateau mi-avion, avec cette incroyable vision panoramique. Alors que nous trouvons cela bien compliqué, Josse répond du tac au tac : «Non ! C’est bien moins usine à gaz que les derniers monocoques IMOCA, et l’on se fait moins secouer.» Et de montrer le cockpit totalement abrité sous la casquette, deux barres à roue relativement centrées, deux centrales hydrauliques - celle de gauche «basse pression» pour le réglage des flaps (volets) et celle de gauche «haute pression» pour basculer le mât - reprendre la tension du haubanage, monter et descendre les foils…

CockpitDerrière la barre tribord, l’un des trois écrans à bord d’Edmond de Rothschild. Notez la souris sur la colonne de barre et le winch primaire qui tourne à l’envers. Photo @ Philippe Joubin

Les deux tableaux de bord (plus un troisième dans la cabine) sont composés avant tout de très grands écrans plats. Sur des graphiques et schémas, on visualise en temps réel les pics de charge, la déformation de la plate-forme, les tensions, la hauteur et l’incidence des foils et volets, si les flaps tirent ou poussent… La souris sans fil de l’ordinateur est fixée sur la cloison à l’aide d’un scratch, mais les deux marins préfèrent encore utiliser les afficheurs classiques qui reprennent ces informations sur de gros cadrans. Seules les deux colonnes de moulin à café, la batterie de coinceurs et les énormes winches primaires rappellent un univers voile «normal ».
«On passe notre temps à tourner les manivelles sous la casquette, explique Josse, et c’est très physique, comme de manœuvrer. Il y a quand même 650 mètres carrés de bâche au portant !» «Il ne mouille quasiment pas, et on sort uniquement pour aller "pluger" les drisses de voile d’avant», renchérit Rouxel. «L’on barre peu pour le moment et on est le plus souvent sous pilote. À 40 nœuds c’est tranquille et on est sur amortisseurs. À 45, on commence à serrer les fesses ! Ensuite, on n’a pas encore été exploré,  rappelle Josse. On y va tranquille, de 2 nœuds par 2 nœuds.»
 

ManoeuvreQue ce soit sur le Maxi Edmond de Rothschild ou ici sur Sodebo Ultim’, le temps passé sur les colonnes de winches est juste effarant ! A deux, lorsque tout se déroule bien un virement prend 15 minutes au minimum. Photo @ V. Curutchet/Sodebo

Maxi Edmond de Rothschild décolle au vent de travers à partir de 15 à 16 nœuds de vent dès lors qu’il atteint une vitesse d’environ 26 nœuds. «Ce que l’on recherche, c’est de stabiliser le vol même dans la mer formée. Il ne faut pas oublier que le foil sous le vent prend quand même 50 % de la charge du bateau.» Et quand on interroge les deux marins quant à leur manière de régler les foils et safrans en «T», la réponse est aussi claire que sincère : «On écoute nos sensations et notre sens marin. On est dans l’empirisme total ! On découvre tous les jours, alors on essaye un peu tout afin d’essayer d’avoir un vol stable… Il ne faut pas oublier que nous avons seulement effectué deux mois d’essais et 5 000 milles, et que l’objectif est d’amener le bateau entier au Brésil.» (à lire, le reportage effectué lors d’une navigation d’entraînement à bord du trimaran volant dans Voiles et Voiliers n° 561, toujours en kiosque ou en feuilletage numérique ici).

A la barreÀ bord de Maxi Edmond de Rothschild. À la barre, on peut ouvrir le «toit ouvrant» pour que le barreur sorte la tête ! A chaque bord, une trappe a ainsi été ménagée dans le rouf. Photo @ Y. Riou/Gitana SA
Vitesse passive et active !

En tout cas, vu comme Josse et Rouxel ont franchi le front très nerveux et une mer croisée avec des creux de plus de cinq mètres dans la nuit de lundi à mardi dernier, on a compris - et Coville et Nélias aussi - que les deux talentueux marins avaient vite trouvé le mode d’emploi d’un monstre bien né et admirablement préparé. En attendant son nouvel Ultim (dont la mise à l’eau est prévue après la Route du Rhum 2018), Thomas Coville reconnaît que le monde du multicoque a basculé dans une nouvelle ère : «On ne peut pas continuer à réfléchir comme on le faisait avant sur nos grands bateaux. Aujourd’hui, on est dans une nouvelle approche, où l’homme reste central, mais où l’hydrodynamisme freine de moins en moins. Pour moi, c’est désormais la vitesse passive qui est essentielle !» On lui demande alors ce que c’est au juste ? «C’est la vitesse intrinsèque, la vitesse facile, la performance comme dans une voiture, celle qui ne dépend pas du skipper…» Mais encore ? «L’hydrodynamisme, l’aérodynamisme, le centrage des poids, la légèreté… Moi je veux diminuer ce que j’appelle la vitesse active (qui dépend du skipper) pour augmenter cette vitesse passive !» On a compris que Coville veut un nouveau bateau à l’inverse de ce qui se faisait jusqu’à présent, où l’on adaptait des multicoques d’équipage à un maniement de solitaire, où l’on greffait des appendices pour soulager les coques. Bref, une nouvelle époque débutée par François Gabart sur Macif, poursuivie par Sébastien Josse sur Maxi Edmond de Rothschild ou encore Armel Le Cléac’h avec Banque Populaire IX, et dans un an par Thomas Coville sur le nouveau Sodebo, dont les coques sont actuellement en construction à Vannes chez Multiplast, dont il se murmure qu’il sera doté d’éléments révolutionnaires !

Transat Jacques Vabre 2017
Les trois premiers de chaque catégorie
Classements

Ultim
1. Sodebo Ultim’ (Coville-Nélias). Arrivé le 13 novembre à 11 h 42’27’’. Temps de course : 7 j 22 h 7’27’’. Moyenne : 22,92 nœuds.

2. Maxi Edmond de Rothschild (Josse-Rouxel), Arrivé le 13 novembre à 13 h 30’24’ . Temps de course : 7 j 23 h 55’24’’. Moyenne : 22,70 nœuds. Retard sur le premier : 1 h 47’57’’.
3. Prince de Bretagne (Lemonchois-Stamm), à 1 222,7 milles de l'arrivée.

IMOCA
1. St-Michel-Virbac (Dick-Eliès), à 1 626 milles de l’arrivée.
2. SMA (Meilhat-Gahinet), à 58,6 milles du premier.
3. Des voiles et Vous (Lagravière-Peron), à 122,5 milles du premier.

Multi50
1. FenétrêA-Mix Buffet (Le Roux-Riou), à 1 323 milles de l’arrivée.
2. Arkema (Roucayrol-Pella), à 20,7 milles du premier.
3. Réauté Chocolat (Tripon-Barnaud), à 227,7 milles du premier.

Class40 
1. V&B (Sorel-Carpentier), à 2 181 milles de l’arrivée.
2. Imerys Clean Energy (Sharp-Santurde), à 4,2 milles du premier.
3. Aïna Enfance et Avenir (Chappellier-Le Vaillant), à 10,7 milles du premier.

 

Classements complets et cartographie ici.