Actualité à la Hune

La chronique de Nico

Une étape à bord de Turn The Tide On Plastic

Navigateur à bord de Turn The Tide On Plastic, l'un des sept bateaux engagés dans la Volvo Ocean Race, Nicolas Lunven nous fait revivre de l'intérieur la 6e étape de la course disputée entre Hong Kong (Chine) et Auckland (Nouvelle-Zélande). Avec l'arrivée la plus serrée de l'histoire, qui a vu Turn The Tide On Plastic prendre la 5e place de l'étape moins de 30 minutes après l'arrivée du premier concurrent Team AkzoNobel.
  • Publié le : 07/03/2018 - 00:01

Nicolas LunvenNicolas Lunven a parfois pris le temps de se reposer lors de cette sixième étape très disputée entre Hong Kong et Auckland.Photo @ James Blake/Volvo Ocean Race
L’organisation à bord

Sur cette étape, nous avions la particularité, à bord de Turn The Tide On Plastic, d’avoir deux navigateurs : Brian Thompson et moi-même. Cela s’est avéré très intéressant car c’était une étape compliquée, dans un coin que l’on ne connaît pas bien, avec de multiples systèmes météo à traverser : mousson en mer de Chine, alizés d’hémisphère Nord, pot au noir, alizés d’hémisphère Sud et enfin régime tempéré d’Ouest sur la fin de parcours en approche de la Nouvelle-Zélande. Cette étape pouvait aussi se transformer en zig-zag au milieu des innombrables atolls et autres archipels. Cela en est même effrayant ! Nous avons passé des heures avant le départ de l’étape à préparer un Roadbook Adrena pour localiser l’ensemble de toutes ces îles parfois mal cartographiées !

Le fait d’être deux navigateurs nous a permis beaucoup de choses. Tout d’abord de pouvoir échanger et de confronter nos points de vue. Nous nous sommes assez vite rendu compte que nous étions complémentaires et tout cela s’est fait dans la bonne humeur. Il faut avouer que Brian, que je ne connaissais pas beaucoup avant cette étape et avec qui je n’avais jamais navigué, est quelqu’un de très compétent, vraiment très sympa et toujours de bonne humeur. A se demander s’il est vraiment Anglais !

D’autre part, le fait d’être à deux nous a permis d’être 100% du temps à l’affût dans certains moments critiques : quand l’un de nous dormait, l’autre restait à observer les images satellites, le radar, les autres concurrents à l’AIS ou encore le déplacement des grains à la jumelle ou au compas de relèvement. Nous avons en effet traversé une vaste zone autour de l’équateur où l’eau est très chaude (30° C), ce qui, associé à l’humidité de l’air, favorise vite la convection verticale et le développement de grains voire d’orages qui peuvent être très violents. Savoir les exploiter ou les éviter quand cela est opportun permet de faire des gains importants.

Brian ThompsonBrian Thompson, expert de la course au large, détenteur de nombreux records et également navigateur à bord de Turn The Tide on Plastic, a pu apporter son expérience lors de cette sixième étape de la Volvo Ocean Race.Photo @ James Blake/Volvo Ocean Race
L'enjeu de l’AIS

On nous parle souvent de l’enjeu de l’AIS depuis qu’il est rendu obligatoire en émission/réception. En effet avec Brian, dès que nous étions au contact d’un autre bateau (nous captons jusqu’à environ 7-8 milles), nous le suivions sans arrêt. Avec des outils comme Adrena et WindBag +, un historique sous Excel, nous scrutions nos concurrents : vitesse, cap et changement de trajectoire. Dans le pot au noir, l'AIS nous permettait de comprendre l'évolution d'un grain, sa traîne sans vent, etc…

En plus de cela, l'AIS a également permis de remplir son premier rôle qui est de prévenir les collisions en mer : le trafic est incroyablement dense en mer de Chine et autour de Taïwan, là où nous sommes passés. Les navires de commerce (cargos et pétroliers) ont généralement une vitesse et un cap très stables donc il est facile d’anticiper un croisement. Au contraire, les pêcheurs ont souvent des vitesses variables et effectuent de nombreux changements de cap…

D’autre part, les plus petites embarcations de pêche ont rarement l'AIS. Certains n'ont même pas de feux allumés ! Une nuit, nous sommes passés à quelques longueurs d'un pêcheur. Nous l'avons vu grâce à ses lumières de travail ou frontales ! Sans chercher à prendre parti et de toute façon je n'ai pas tous les éléments pour le faire, je comprends un peu mieux comment l'accident terrible a pu arriver entre Vestas et un bateau de pêche à l'approche de Hong Kong sur la quatrième étape. J'ai eu l'occasion de discuter à Hong Kong avec des personnes qui naviguent pas mal dans ces environs et ils m'avaient déjà confirmé que les petites embarcations pouvaient avoir tout et n'importe quoi : des feux en règle à rien du tout, en passant par des feux n'ayant aucune correspondance de couleur, ou des guirlandes de Noël !

Nicolas LunvenLors de cette étape, Nicolas Lunven, tout sourire, a su donner de précieux conseils au barreur.Photo @ James Blake/Volvo Ocean Race
Une mystérieuse rencontre

Par une belle journée de navigation où nous étions au reaching avec une quinzaine de nœuds de vent, nous avons aperçu un bateau, voiles affalées, à la dérive. Notre route nous faisait passer juste à côté de ce navire fantôme. Le bateau piquait un peu du nez donc il y avait probablement de l’eau à l’avant mais malgré cela il flottait tout de même bien haut sur l’eau. Nous avons essayé de l’appeler à la VHF sans succès. Notre OnBoard Reporter (James Blake, fils du célèbre Peter Blake) a été voir de plus près avec son drone et a pris quelques photos.

Moment étrange à bord de Turn The Tide On Plastic. Que devons-nous faire ? Nous arrêter pour aller voir à bord ? Tout le monde a alors pensé à l’histoire de la précédente Clipper Race où un équipage a fait une rencontre du même genre et a retrouvé un cadavre à l’intérieur d’un bateau. Personne à notre bord n’était donc vraiment enthousiaste à cette idée…

Après analyse des photos et avoir pris contact avec la direction de course pour savoir comment procéder, il s’est avéré que nous avions croisé le Sea Nymph, dont l’équipage avait été secouru en octobre dernier à 900 milles au Sud-Est du Japon (cf. l'article dans le Voiles et Voiliers de décembre dernier).

Sauvetage ou coup de pub ?Dans le n° 562 daté de décembre 2017, le journaliste Jean-Luc Gourmelen est revenu sur le sauvetage de l'équipage de Sea Nymph après cinq mois de dérive en mer. Malgré cela, les jeunes femmes étaient en bonne santé. Bizarre ?Photo @ Voiles et Voiliers
On peut donc se demander, comme le suggère l’article de Voiles et Voiliers, s’il était opportun d’abandonner un navire qui flotte toujours après des mois de dérive, avec semble-t-il un gréement et des voiles toujours en état de fonctionner… D’autant plus qu’aujourd’hui, ce bateau est toujours à la dérive et représente un danger pour la navigation. Suite à notre rencontre, les MRCC (Maritime Rescue Coordination Center) sont désormais au courant de la dernière position connue du bateau.

Localisation Sea NymphSur cette carte, voici la position du voilier Sea Nymph (abandonné en mer le 28 octobre 2017) lorsque l'équipage de Turn The Tide On Plastic l'a croisé en mer.
Le cyclone Gita

Sur l’ensemble de l’étape nous avons eu des conditions très clémentes. Même le pot au noir s’est montré gentil avec nous car nous avons toujours réussi à avancer un peu et nous n’avons finalement pas eu beaucoup d’orages et aucun n’était très violent.

Mais à quelques jours près, la fin d’étape aurait pu être plus compliquée. En effet, quelques jours avant nous est passé le cyclone Gita. Plutôt que de longs discours, je vous laisse «admirer» la carte d’analyse synoptique du service météorologie des iles Fidji ainsi que l’image satellite correspondante.

Carte synoptiqueCette carte synoptique indique des vents de 90 nœuds au centre du cyclone. La flèche juste à gauche de l’œil du cyclone indique son déplacement. Il épargnera finalement de justesse la Nouvelle-Calédonie !Photo @ Fuji Meteorological Service

Images satellitesSur cette image satellite, on voit l’enroulement de la masse nuageuse autour de l’œil du cyclone dans le sens horaire. Le champ de couleur représente la densité nuageuse…Photo @ Capture © Squid

Une fin d’étape digne de la Solitaire du Figaro

Après que nous avons bataillé aux trois premières places tout au long de l’étape, cette dernière s’est terminée à la manière d’une étape de la Solitaire du Figaro. Le vent faible le long des côtes de la Nouvelle-Zélande a permis notamment à Mapfre et Dongfeng de revenir à notre niveau alors que la veille ils avaient plus de 150 milles de retard ! A 100 milles de l’arrivée, les cinq premiers concurrents se sont donc retrouvés à naviguer dans un mouchoir de poche. Un petit manque de réussite et quelque temps plus tard un mauvais choix de voile nous a fait perdre du terrain et nous terminons finalement cinquièmes, à 27 minutes du premier. Une grosse déception évidemment quand on s’est battu durant trois semaines pour le podium, et malgré tout la satisfaction d’avoir progressé et bien navigué face à des équipages de très haut niveau. Mais cette arrivée restera tout de même magique avec des centaines d’embarcations pour nous accueillir sur l’eau en plein  milieu de la nuit !


Volvo Ocean Race 2017-218
Classement général après six étapes

1. MAPFRE, 39 points
2. Dongfeng Race Team, 34 points
3. Team Sun Hung Kai/Scallywag, 26 points
4. Team AkzoNobel, 23 points

5. Vestas 11th Hour Racing, 23 points
6. Team Brunel, 20 points
7. Turn the Tide on Plastic, 12 points

Le départ de la 7e étape entre Auckland (Nouvelle-Zélande) et Itajaí (Brésil) sera donné le dimanche 18 mars 2018.