Actualité à la Hune

Les Voiles de Saint-Tropez

Wally, what else ?

Parmi la magnifique flotte réunie lors des dernières Voiles de Saint-Tropez s’affrontaient quatorze Wally, ces extraordinaires yachts. Bateaux de course-croisière pour milliardaires, d’accord, mais extraordinaires machines pour qui aime les voiliers. Et disputer une régate à bord est un privilège rare. Rêvons un peu…
  • Publié le : 10/10/2017 - 12:00

Les Voiles de Saint-Tropez 2017Bateaux extrêmes et racés, les Wally font le show lors de leurs apparitions en régate.Photo @ Bertrand Duquenne

«Bonjour Bertrand, vous pourrez embarquer avec nous sur Open Season durant les régates samedi».
Cette petite phrase posée simplement sur mon répondeur par Monica, responsable communication des Wally, agit comme une bonne décharge d’adrénaline. Ma semaine sur les Voiles de Saint-Tropez sera joyeuse, je vais enfin caresser l’un des Saint Graal de la régate : user mon fond de bermuda sur le pont design et épuré d’une de ces bêtes de régate en carbone imaginées par Luca Bassani.

Imaginez, Open Season, un plan Judel-Vrolijk de course-croisière, lancé en 2012, tout carbone, long de 32 mètres, un déplacement de 50 tonnes, un tirant d’eau de 7 mètres, 650 m2 de toile au près et un spi max de 1 000 m2 !

Open SeasonPrivilège rare que celui d'embarquer en course à bord d'un Wally, Open Season en l'occurrence.Photo @ Bertrand Duquenne

Des chiffres à donner le mal de mer.

Mais le concept ne s’arrête pas là. L’idée au départ est de créer un yacht de course-croisière rapide et vivant en régate quand il est mené par 28 hommes, mais aussi capable d’emmener une famille - très fortunée - en croisière avec un équipage réduit à 3 ou 4.
Exit les écoutes et drisses qui encombrent le pont et les moulins à café impossibles à utiliser pour monter ces voiles surdimensionnées sans abonnement à la salle de gym. La circulation des bouts se fait donc sous un double pont et l’ensemble est géré par des winchs électriques surpuissants et de l’hydraulique – il faut trois secondes au winch pour envoyer un spi en tête de mât. Et l’intérieur ne ressemble pas du tout à un maxi de course pure et dure, vide et tout juste encombré de voiles, mais bénéficie bien d’un aménagement croisière au design italien fort confortable.

Open SeasonLes Wally ne sont pas que de purs bateaux de régate mais aussi des yachts de croisière luxueux et confortables.Photo @ Bertrand Duquenne

Autant dire que ce samedi matin, je hâte le pas le long du quai tropézien, enjambe ou plutôt traverse deux autres monstres à couple d’Open Season, et suis accueilli avec grand sourire par le boat captain et le tacticien, qui n’est autre que Jochen Schumann, quatre médailles olympiques au compteur, dont trois en or et vainqueur de l’America’s Cup à l’époque d’Alinghi. Ça commence bien.
Il faut dire que c’est une autre spécificité de cette classe que d’embarquer à bord des talents de la Volvo, de l’America’s Cup ou de l’Olympisme. Et ici c’est la Tour de Babel : des Italiens, des Allemands, des Français, des Anglais, 3 ex-Volvo, 4 America’s Cup, deux jeunes sélectionnés olympiques.

28 garçons et filles tout de noir vêtus, dont on saisit vite le poste à la vue de leur physique – certains naviguent depuis de longues années sur ce bateau. Il y a même une femme ingénieur à bord : elle est là pour gérer l’ensemble de l’électronique et de l’hydraulique dont la salle ressemble aux allées du Faucon Millenium de La Guerre des étoiles.
«C’est un bateau puissant et exigeant qui demande un équipage soudé et fidèle» m’explique le boat captain. Et je vais vite me rendre compte que le ballet sera impeccable.

Open SeasonLe propriétaire Thomas Bscher à la barre, entouré de Jochen Schumann à sa droite (avec la visière) et de Jean-Christophe Mourniac à sa gauche (de dos).Photo @ Bertrand Duquenne

Thomas Bscher, le propriétaire allemand, banquier et ancien pilote automobile, arrive quelque temps après et, pendant que nous sortons du port encombré des Voiles de Saint-Tropez et que s’étire notre longue silhouette grise devant le Portalet, il m’explique une autre caractéristique de la classe Wally : le propriétaire est le barreur en régate. Cela évite ainsi quelques surenchères et de voir des propriétaires rester sur le quai au profit des rois de la régate. Lui est un passionné amené sur cette série par son ami Sir Lindsay Owen-Jones, propriétaire de Magic Carpet 3, autre Wally 100, qui fête ici ses 20 ans d’amour de la classe avec trois Wally successifs. La bataille fait rage depuis quelques années.
Arrivé au large de Pampelonne, c’est le fourmillement à bord. Chacun s’affaire et les voiles sortent sur le pont par huit paires de bras. A 150 kg le spi, on comprend. On parle force du vent, stratégie, choix des voiles. Classique sur une régate, mais quand c’est Schumann et Mourniac qui font le brief, on s’assoit comme un enfant au milieu des autres et on écoute les consignes dans la langue de Shakespeare.

Open SeasonSur la plage avant, le travail ne manque pas.Photo @ Bertrand Duquenne

L’objectif : Open Season occupe la tête du classement cette semaine avec un point sur le deuxième, Magic Carpet, et le troisième, Lyra. Donc, c’est serré.
Moi, je suis «media man» et lest. OK, ça me va, et je pense qu’il sera déjà assez complexe de remonter les 7 mètres de pont pour passer d’un bord à l’autre et s’asseoir au rappel tout en évitant la bastaque quand on gîtera. Et on va gîter, car si le vent n’est pour l’instant que de 10 nœuds, Eole nous promet d’être généreux en fin d’après-midi.

Après, tout n’est que spectacle.

On a l’impression d’être sur un départ des plus prestigieuses courses au large. Des dizaines d’embarcations à moteur entourent la ligne de départ où se croisent et se défient 13 Wally. Nous sommes lancés à 10 nœuds sur la ligne lors de la procédure et le tacticien positionne les 30 mètres du Wally comme il le ferait avec un dériveur. Il n’y a pas un bruit à bord, seule la voix puissante de Jochen fait écho aux signes du numéro un. De l’adrénaline pure.

Les Voiles de Saint-Tropez 2017Chaud les départs pour ces mastodontes que les barreurs mènent comme des dériveurs.Photo @ Bertrand Duquenne

Dans la minute avant le coup de canon, nous sommes 300 équipiers bord à bord, pieds contre pieds.
Le barreur d’Open Season trouve un trou de souris pour nous éjecter le long du bateau comité en sortant un concurrent. Je tente quelques photos un pied à l’extérieur, penché à l’intérieur, au-dessus de ce gouffre de gîte, tenu par mon voisin, le dessinateur des voiles.

Virement parfait dans la foulée où vingt équipiers passent en synchro d’un bord à l’autre. L’hydraulique fonctionne à plein et l’on entend les claquements caractéristiques des écoutes sur cette caisse de résonance carbone qu’est la coque.

DémesureAux Voiles de Saint-Tropez, les différences de taille des bateaux n'empêchent pas de régater ensemble. Photo @ Bertrand Duquenne

A la marque au vent, nous sommes en tête et le bateau plonge à 14 nœuds dans cette brise médium. De ma place arrière, je vois les étraves des poursuivants qui écument, les spis qui montent. Tout paraît facile. Les empannages sont fluides mais le pont avant bouillonne. Ça court, ça glisse, ça prend des embruns mais jamais un bruit. On sent cette prise de plaisir collectif d’être en tête. Le bateau glisse, glisse, on recule les poids, moi en l’occurrence encore, encore, nous accélérons et c’est beau de voir 50 tonnes descendre ainsi dans le vent.

Cette première manche sera pour nous. Et même si au compensé quelques petits Wally – 80 pieds… tout est relatif – s’insèrent, nous sommes toujours en tête du classement. Alors on sort les glacières de sandwichs de la cuisine – eh oui, il y a une vraie cambuse –, on se restaure, on change de voile car le vent monte, on plie sur le pont et on prépare la suite.

Les Voiles de Saint-Tropez 2017Sous spi, à fond. Les 50 tonnes sont lancées à plus de 14 noeuds.Photo @ Bertrand Duquenne

Un briefing et un signal préparatoire plus tard, on est de nouveau dans les starting-blocks. Le vent est franchement monté. Du coup, on rentre dans le spectaculaire avec des croisements encore plus rapides, des ponts détrempés et des équipiers au winch sous le vent placés dans le faisceau d’une lance à incendie.
Malheureusement pour nous, à quelques longueurs de la bouée au vent, alors que la tête nous semblait acquise, l’écoute de grand-voile se brise. Nous affalons en marche arrière pour maintenir le moins de pression possible dans le carbone et rentrons au moteur un peu frustrés. Impressionnant de voir un cordage de ce diamètre se briser ainsi alors qu’il n’a que quelques manches à son actif.

Open SeasonUn pont large de sept mètres... gare lorsque cela gîte.Photo @ Bertrand Duquenne

C’est en rentrant dans le port que la bonne nouvelle tombe. Au jeu des chaises musicales, malgré cet abandon, nous conservons la deuxième place sur cette semaine au plus grand plaisir de tout l’équipage. A bord, on sourit, on se congratule on disserte, on envisage la saison à venir.
Alors, après avoir manœuvré pour rentrer les 30 mètres du Wally dans ce port étroit et commencé le grand ballet de débarquement des voiles pour le container, on sacrifie à la tradition du bord : débriefing autour d’une tarte tropézienne et d’un expresso ! What else ?

DébriefDébriefing d'après régate autour du skipper-propriétaire (à gauche avec son chapeau) avec tarte tropézienne et expresso pour tous.Photo @ Bertrand Duquenne