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Sea Gypsies : de l’autre côté du monde

Présenté récemment en France, «Sea Gypsies : de l’autre côté du monde» est une ode aux mers du Sud. Ce film tourné en 2014 par l’Américain Nico Edwards présente le périple entre la Nouvelle-Zélande et la Patagonie, via les terres antarctiques, d’un ketch de 120 pieds nommé Infinity. À son bord, des marins un peu bohème et des clients passionnés de l’extrême vivent une expérience unique ponctuée de problèmes techniques, de rires, d’images inoubliables, qu’elles soient glacées ou intimes, et surtout d’une philosophie environnementale qui devrait être universelle. À bord, il y a Ayack, 39 ans, d’origine bordelaise. Depuis de nombreuses années, il laboure les océans en tant que nomade professionnel, tant comme convoyeur que comme skipper. Lors d’un périple dans le Pacifique, il a eu le bonheur de faire une rencontre incroyable. Un de ces moments forts qui forge ou renforce une personnalité dans une vie. Entretien avec l’un des personnages récurrents de l’histoire d’Infinity, qui décrypte l’autre côté des images de ce film visible sur Vimeo.
  • Publié le : 07/10/2017 - 00:01

AyackAyack, précieux équipier à bord d’Infinity, gardera d’incroyables images de son voyage vers les terres d’en bas.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Comment vous retrouvez-vous à bord d’Infinity ?
Ayack :
Mon histoire avec ce bateau est due au hasard, comme souvent bien des rencontres. C’est un bateau que j’ai croisé lorsque j’étais dans le Pacifique. À l’époque, je voyageais au gré de certaines… itinérances dirons-nous, ou professionnellement. Je l’ai croisé une première fois à Tahiti, puis à Moorea le 18 juin 2010, le jour anniversaire de mes 36 ans. Comme cela ne se passait pas très bien à bord du bateau sur lequel j’étais, je les ai rejoints. J’ai continué ensuite mes pérégrinations personnelles mais j’avais gardé un contact avec son propriétaire, Clemens Gabriel.

Voilesetvoiliers.com : Qui est-ce ?
A. : Sa vie mériterait un livre. C’est un autodidacte. Un peu punk lors de sa jeunesse allemande. Vivant chez sa grand-mère, il est parti très tôt sur la route. Vivant pendant un an dans une oasis perdue en Égypte, par exemple. Au fil de ses différents boulots, il a bossé dans un chantier et a acheté un bateau. Après avoir retapé ce dernier, il l’a revendu et acheté un autre, puis une jolie goélette. Quelques années plus tard, sur Internet, il a découvert la coque d’Infinity, construite dans un chantier naval de la banlieue de San Francisco. Elle date des années 70, est en ferrociment, avec une armature en ferraille donc, très lourde et très solide. C’est un ketch de 120 pieds. Sans doute un des plus grands construits dans ce matériau. Mais ce bateau n’avait jamais navigué.

InfinityInfinity, ketch de 120 pieds, fabriqué en ferrociment dans les années 70, n’avait jamais navigué avant d’être acheté par l’Allemand Clemens Gabriel. Bateau nomade, il sillonne depuis tous les océans de la planète.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Quel est l’esprit voulu par le propriétaire pour ce bateau ?
A. :
À l’origine, c’est un bateau qui était parti dans le Pacifique pour aller à la rencontre de différentes cultures et de leurs danses. Un bateau de hippies, si l’on peut dire… Mais toujours concerné par la cause environnementale. Donnant des coups de main à Greenpeace ou des ONG australiennes comme la Reef Environmental Education Foundation. Transportant du matériel ou des médicaments dans des îles reculées. Embarquant jeunes et moins jeunes, tout en conservant un côté festif. Comme ce bateau fonctionne sans subvention, ce sont les personnes, les volontaires qui viennent à bord, qui assument son financement. Et cela se résume à la bouffe et au fuel et pas grand-chose d’autre. Pour résumer ce périple particulier, les clients ont payé pour une traversée de l’océan Austral de 8 000 milles en passant par l’Antarctique. Et comme ils n’avaient pas tous les compétences pour naviguer, il y avait des gens comme moi qui ont embarqué gratuitement pour apporter leurs savoir-faire. La moitié de l’équipage. J’ai juste payé mon billet d’avion. C’était une aventure un peu folle, sans filets, où l’on part dans des endroits pas vraiment accessibles. Où les secours extérieurs n’existent pas.

Voilesetvoiliers.com : Dans quel état est le bateau ?
A. :
Il est en bonne forme, peut-être un peu limite au niveau sécurité. Ce sont ceux qui le mènent qui le rendent sûr. En ce sens, il a des vieilles voiles et certaines ont explosé complètement. Il faut d’ailleurs être au moins quatre pour mettre en place la grand-voile et celle d’artimon. Sinon, c’est un tank, pas idéalement confortable. Pas très rapide, mais vraiment solide. Par exemple, au début, on est rentré dans un récif non marqué sur nos cartes et il n’a pas bougé. Il est donc parfait pour subir les éléments en mer. Cela dit, nous n’avons pas tapé d’iceberg… Comme nous avons navigué prudemment, tout le monde avait confiance. Il reste aussi très permissif et on voit les erreurs arriver. Rien à voir avec un bateau de course, où tout peut basculer en une fraction de seconde. Quand nous nous sommes retrouvés à la cape dans la baston pendant 48 heures, on était bien content de son comportement.

EquipagePour le périple entre la Nouvelle-Zélande et la Patagonie, une partie de l’équipage a payé son embarquement. L’autre moitié des hommes du bord, bohémiens des mers, a choisi de vivre libre de sa passion.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Comment se passe le début de l’aventure ?
A. :
Nous étions seize à bord, dont deux femmes. Lorsque j’embarque, je connais Clemens et Andy, un Ecossais. Comme j’ai la pratique du boulot, j’ai tout de suite des trucs à faire : toutes les voiles d’avant à réparer, des réparations sur l’artimon, la mise en place d’un nouveau moteur 48 heures avant le départ. Les autres personnes embarquées ont vu que j’étais très impliqué. Pour les néophytes, je participais à des cours théoriques sur la voile.

Voilesetvoiliers.com : Ce n’était pas l’esprit de la croisière s’amuse ?
A.
 :
Non, pas dans le film. Il y a eu des moments dans la descente du Pacifique où les équipiers se sont un peu lâchés, mais c’est normal. Il faut que la pression retombe par moments. Surtout pour ceux qui ont payé leur embarquement. Des personnes venant de tous horizons. Il y avait par exemple un couple de Français, Pascal et Audrey, qui vivent maintenant à Toulouse. Ils étaient partis pour un voyage autour du monde et un de leurs derniers gros coups était de traverser la Pacifique pour rejoindre les Amériques. Sinon, ce n’était pas la croisière s’amuse avec le moteur. On s’est retrouvé avec de l’eau dans une des cuves de fuel. Dans l’histoire, on a perdu cinq injecteurs sur dix. Il y avait aussi des rentrées d’eau, mais rien de dangereux et nous avons eu également une panne de chauffage. Dans ma cabine, il a fait 2 °C de moyenne pendant deux mois.

TempêteLa tempête vient de commencer. Elle va durer plusieurs jours et obligera rapidement Infinity à progresser à sec de toile.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Dans le film, on vous voit très souvent à l’image et à l’ouvrage ?
A. :
Je suis tombé dedans très jeune. Je n’ai jamais fait d’école ou de formation, c’est donc mon expérience qui a fait que j’ai certaines compétences. Depuis cette aventure, j’ai passé mes diplômes en anglais de l’équivalent Capitaine 200. Mais c’est comme pour tout, une fois que l’on arrive à un certain niveau, les choses que l’on ne sait pas faire, en bidouillant, on y arrive. Par exemple, je ne savais pas démonter un winch comme celui que l’on voit dans le film. Et j’y suis arrivé. Et j’ai passé aussi onze jours à réparer la grand-voile qui avait explosé. Et ce dix à onze heures par 24 heures. Comme j’étais aussi de quart, on me voyait donc souvent sur le pont.


Voilesetvoiliers.com : Quels sont les moments forts pour vous ?
A. :
Il y avait des moments d’émerveillement mérités. Ces sentiments sont la récompense à la mesure de l’effort fourni. Après cinq semaines de mer, après avoir pris des gros coups dans la gueule, fatigués, sales, couverts de sel, nous sommes tombés dans un calme plat. Quelque chose d’une beauté extraordinaire, avec des couleurs incroyables. Des moments magiques que peu de gens peuvent vivre. Il y a bien sûr beaucoup de bateaux confortables qui vont dans ces coins-là mais je suis persuadé qu’il y a une double échelle. Plus on souffre, plus la récompense est belle. Je suis plutôt du côté des sportifs de l’extrême. Il y a eu aussi un moment particulier. Nous sommes à 30 milles du cap Adare (Antarctique, terre Victoria) et je suis seul à la barre. Il y a de la glace un peu partout. Comme nous sommes dans la mer de Ross, les vagues restent grosses, cinq à six mètres et déferlent. On surfe sans voile aucune entre 8 et 12 nœuds quand le soleil crève les nuages et illumine le cap. J’en ai pleuré. Un moment unique et bouleversant que je garderai en mémoire toute ma vie. Il y avait aussi les rencontres avec les animaux. Les dauphins, les orques, les baleines, les phoques. Une faune naïve que l’on pouvait approcher. Une chance incroyable qui nous était offerte. Et bien évidemment la navigation parmi les icebergs.

Sea ShepherdInfinity va jouer au chat et à la souris avec un bâtiment japonais pour permettre à Steve Irwin de Sea Shepherd de contrecarrer les agissements des navires baleiniers. Un des moments forts du film.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Il y a aussi l’expérience Sea Shepherd ?
A. :
C’est le choix délibéré du réalisateur Nico Edwards. Cela fait partie du film. Nous nous sommes retrouvés par hasard. Cela faisait d’ailleurs du bien de rencontrer d’autres personnes. Je laisse le public découvrir cela. Cette année-là, le tribunal de La Haye s’était prononcé sur l’arrêt de la pêche scientifique. Les baleiniers japonais sont revenus bredouilles. L’activisme de Sea Shepherd a atteint son but. Et nous y avons un petit peu contribué à notre niveau.

Voilesetvoiliers.com : Il y a des choses qui sont cachées dans ce film ?
A. :
Le film fait 77 minutes pour 78 jours de mer. Forcément, il y a des choses qui sont plus ou moins dites. Techniquement, tout ne peut pas être montré. Après, vu le matériel d’enregistrement que nous avions, il était parfois difficile de tourner des moments incroyablement culottés ou dangereux. Il y a bien évidemment certaines tensions à un moment donné qui ne sont pas montrées. Quelque chose d’inévitable sur un périple de plus de deux mois et demi. Mais en général, les personnes du bord sont relativement réfléchies, ont une certaine capacité à l’introspection. Les soucis se réglant dans le dialogue. Et puis, en arrivant en Patagonie, toutes les personnes sont restées pour la remontée des fjords du Chili. C’est d’ailleurs moi qui ai quitté le bord en premier, car j’avais d’autres impératifs.

FroidLe froid sera intense et la progression deviendra hasardeuse parmi les icebergs.Photo @ DR
Voilesetvoiliers.com : Vous gardez des liens avec le bateau ?
A. :
Bien évidemment. Comme j’ai des revenus grâce à mon activité de marin professionnel, j’envoie parfois un peu d’argent pour les aider. Et puis, je vais repartir avec eux l’été prochain en Arctique. Pour l’instant, Infinity est encore dans le Pacifique. Au niveau du Japon. Ensuite il va se diriger vers le Kamtchatka, puis vers l’Alaska qu’il devrait atteindre fin mai 2018. Je vais donc les rejoindre pour faire avec eux le passage du Nord-Ouest. En remontant le plus possible dans le Labrador, toujours dans une démarche environnementale. Si l’on remonte jusqu’aux 80es Nord, jusqu’à la station nommée Alert, c’est vraiment que la planète a un problème. Après, retour au boulot pour moi, pour gagner ma vie de marin.

AntarctiqueL’équipage s’est autorisé quelques minutes de marche sur le continent antarctique. Enfreignant naïvement les conventions internationales.Photo @ DR
«Sea Gypsies : de l’autre côté du monde» est désormais disponible à la location et à la vente en France sur vimeo.com/ondemand/seagypsiesfrancaise

Tarifs : 2,12 € pour une semaine de location ; 7,61 € à l’achat.

La bande-annonce :