Actualité à la Hune

Sécurité et réglementation de la plaisance

Questions impertinentes à Gérard d’Aboville

  • Publié le : 13/02/2009 - 15:21

Gérard d’Aboville, président du CSNP Gérard d'Aboville, réélu pour trois ans à la tête du Conseil supérieur de la navigation de plaisance, qu'il dirige depuis quinze ans. Photo © Corinne Romano (CSNP) Après avoir réalisé deux exploits - la traversée de l'Atlantique à la rame en 1980 et la traversée du Pacifique, toujours à la rame, en 1991 -, Gérard d'Aboville est depuis 1994 président du Conseil supérieur de la navigation de plaisance et des sports nautiques.

Le 8 janvier dernier, le secrétaire d'État aux Transports, Dominique Bussereau, a renouvelé sa confiance envers cette instance de propositions pour la plaisance, et a prorogé de trois ans le mandat de Gérard d'Aboville en tant que président. Au cours de cette assemblée, le CSNP a également accueilli trois nouveaux membres : Philippe Boennec, député-maire de Pornic, Stéphane Villain, vice-président du Conseil général de Charente-Maritime et Alain Gautier, directeur du port d'Arcachon.

L'occasion pour nous de poser quelques questions à Gérard d'Aboville sur les travaux en cours et les futures missions d'un Conseil supérieur dont de nombreux plaisanciers se demandent à quoi il sert.





V&V.com : Vu le peu de communication qui émane du Conseil supérieur de la navigation de plaisance (et du Ministère, d'ailleurs) à propos de la nouvelle Division 240, on peut se demander quel est le rôle du CSNP que vous présidez ?

Gérard d'Aboville :
Le Conseil est une sorte d'interface entre les acteurs de la plaisance et les administrations. Bien qu'étant souvent le <poil à gratter> de l'Administration, il est rare qu'on ne fasse pas appel à nos avis. L'expérience montre d'ailleurs que, lorsqu'une décision de modification réglementaire est prise sans concertation, on est presque toujours obligé d'y revenir, parfois radicalement.

Peut-être devrions-nous en effet communiquer davantage, mais je vous avoue que le peu de retentissement de nos communiqués auprès de la presse spécialisée ne nous a pas toujours encouragés dans cette voie. Quoi qu'il en soit, vous avez mal choisi votre exemple en faisant référence à la Division 240. Je ne peux vous laisser dire que l'évolution de ce texte a fait l'objet de peu de publicité auprès des plaisanciers. Vous vous en souvenez sans doute, avant même la remise des propositions du Conseil au gouvernement, nous avions organisé en avril 2004 une conférence de presse au cours de laquelle j'avais donné toutes les explications et répondu à toutes les questions. Voiles et Voiliers y assistait, représenté par Daniel Allisy et vous-même.


V&V.com : Oui, et notre magazine a consacré plusieurs sujets sur la réforme de la Division 224 ! Je m'en souviens fort bien pour les avoir écrits et pour avoir répondu à nombre de questions de lecteurs ! Mais, plus récemment, le 11 mars 2008, la Division 240 a remplacé la 224. C'est à ce changement que je faisais allusion. Et de cela, il a bien peu été question, ni de la part du Conseil, ni de la part du Ministère !

Gérard d'Aboville : C'est vrai... Cette modification en profondeur a entraîné le toilettage de tous les textes concernant les bateaux de plaisance. [...] Peut-être, en effet, n'y a-t-il pas eu assez de communication de la part de l'Administration au moment du changement de nom, mais je crois que ce qui compte pour les plaisanciers, c'est le contenu du texte plutôt que son appellation.

Gérard d’Aboville, skipper de Lady Maud Plaisancier chevronné, amoureux notamment des yachts classiques, d'Aboville aime sillonner les chenaux du golfe du Morbihan à la barre de Lady Maud. Photo © Jacques Vapillon


V&V.com : Concernant cette nouvelle Division 240, deux points nous étonnent. D'abord, l'ancre flottante est mise en balance avec une vraie ligne de mouillage pour l'armement obligatoire dans les trois catégories (basique, côtier et hauturier) ! Ensuite, cette liste d'armement impose l'Annuaire des marées en hauturier... et pas en côtier. N'y a-t-il pas là deux aberrations ?

Gérard d'Aboville :
Votre étonnement m'étonne ! Je rappelle que l'objectif de cette nouvelle réglementation était de rompre avec le côté pervers de l'ancienne que l'on aurait pu caricaturer par : <Ne vous préoccupez de rien, l'Administration le fait pour vous !> En conséquence, le matériel imposé est un matériel minimum, et il est de la responsabilité du chef de bord de s'équiper en fonction des capacités de son navire, de son équipage, et de la navigation envisagée. Qui aurait l'idée de partir en croisière sans un mouillage adéquat, correspondant au poids du bateau, à son fardage, à la nature des fonds ? Souhaitons-nous revenir à un règlement tatillon et déresponsabilisant par lequel l'Administration aurait déterminé, à la place de chacun, le poids de son ancre, le diamètre et la longueur de sa chaîne ?

Pour l'ancre flottante, l'Administration a maintenu l'éventualité de ce dispositif malgré des réserves exprimées par notre Conseil. ll s'agit, selon ses partisans, de prendre en compte certains cas de dériveurs en détresse, entraînés au large par un vent de terre, notamment en Méditerranée où l'on trouve parfois des grands fonds dès que l'on s'éloigne du littoral. Au cours d'une réunion d'évaluation, en octobre dernier, faisant valoir le petit nombre de ces cas, l'incompréhension quasi générale et la difficulté qu'il pouvait y avoir à se procurer ce genre de matériel, nous avons insisté pour que l'on revienne à l'obligation simple d'une <ligne de mouillage appropriée>. [...]

Quant à l'Annuaire des marées... Quand les catégories de navigation ont été abolies, il est apparu qu'il restait nécessaire de distinguer une pratique <hauturière> d'une pratique <côtière>, afin de n'imposer qu'une liste de matériel <allégée> à celui qui sort pour quelques heures. Ce plaisancier <local> est en général au courant de l'heure de la marée et si nous avions à faire à un nigaud tel qu'il l'ignorerait, croyez-vous que celui-ci irait consulter un annuaire oublié au fond d'un coffre ?

Mais, encore une fois, le matériel imposé est un minimum et chacun se doit d'embarquer ce qui correspond au mieux à sa pratique et à ses besoins. Les revues nautiques sont aussi là, qui peuvent conseiller les plaisanciers et les aider dans leurs choix.


V&V.com : Vous ne nous empêcherez pas de penser qu'il est troublant que la ligne de mouillage ne soit plus obligatoire si l'on est moins de cinq adultes à bord ! Quelle est la logique d'une telle décision ?

Gérard d'Aboville : Lors des discussions, les représentants de la FFV, des plaisanciers, de la SNSM et plusieurs patrons de canots consultés, ont clairement indiqué que le mouillage, pour certaines embarcations légères, était inutile et serait avantageusement remplacé par une <flash-light> facilitant d'éventuelles recherches. Rien n'empêche d'avoir l'un et l'autre et vous noterez qu'il est bien mentionné dans le même article que la responsabilité du chef de bord est engagée. Par ailleurs, cette disposition est limitée aux embarcations dont la capacité d'embarquement est au maximum de quatre adultes.


La VHF, équipement de sécurité En 2009, le Conseil supérieur devrait soumettre une réforme complète de la VHF. La suppression du CRR et de la taxe annuelle sont à l'ordre du jour... Photo © Jean-Louis Guéry V&V.com : Le Conseil travaille sur la question - primordiale - de la VHF et doit faire cette année des propositions au secrétaire d'État aux Transports. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?

Gérard d'Aboville : Plaisanciers expérimentés, professionnels, sauveteurs, vous-mêmes, tous s'accordent à dire que la VHF constitue le meilleur outil de sécurité pour la navigation de plaisance.
Les raisons sont évidentes, mais méritent d'être rappelées :
- le message d'alerte est reçu par l'ensemble des navires présents sur la zone qui peuvent, le cas échéant, porter une assistance immédiate, évitant ainsi une intervention lourde ;
- la VHF permet une localisation gonio qui évite des recherches par hélicoptère, très onéreuses,
- la veille sur le canal 16 est l'un des éléments qui tendent à responsabiliser le chef de bord. Elle fait de chacun un observateur et un acteur de la sécurité et elle encourage une attitude solidaire ;
- malgré l'abandon au plan international du canal 16, le littoral français reste couvert par un réseau de veille attentif ;
- la miniaturisation, les progrès techniques et le coût, devenu modeste, de cet équipement, l'ont rendu accessible à tous les plaisanciers.
C'est pourquoi nous menons campagne depuis des années pour encourager les plaisanciers à s'équiper de ce matériel.
Nous nous réjouissons donc de nous voir confier cette mission et nos propositions auront pour objectif de faire tomber les obstacles qui freinent la vulgarisation de la VHF :
- un examen désuet, le CRR (Certificat restreint de radiotéléphonie), que les conventions internationales n'imposent pas aux navires de plaisance ;
- une taxe qui, bien que non-perçue, reste suspendue au-dessus des utilisateurs comme une épée de Damoclès.
ll faudra obtenir l'autorisation pour tous les plaisanciers, même non détenteurs du CRR, d'avoir une VHF à bord de leur bateau, de veiller le canal 16 et d'utiliser l'émission en cas d'appel de sécurité (alerte, assistance, crainte d'abordage...).


V&V.com : Vous avez pris la présidence du Conseil supérieur en janvier 1994, succédant à Thierry Lajoie. Dominique Bussereau, secrétaire d'État aux Transports, vient de reconduire votre mandat pour trois ans. Dix-huit ans à la tête de cette institution, n'est-ce pas un peu trop ou avez-vous tant de projets à mener pour ne pas penser à passer la main ?

Gérard d'Aboville : Des projets à mener, il y en aura toujours, pour moi comme pour mon successeur ! Mais c'est au ministre en charge de la Mer de juger de mon éventuelle reconduction. Pour avoir été maintenu à ce poste par différents ministres, de sensibilités politiques variées, parfois même opposées, j'imagine que je ne suis pas trop mauvais dans mes oeuvres ! Plus sérieusement, je dirai que la durée - et la ténacité - sont utiles quand on sait que pour obtenir une modification réglementaire d'importance, il faut facilement quatre à cinq ans !


V&V.com : Quelles sont les trois actions du Conseil supérieur dont vous êtes le plus fier ?

Gérard d'Aboville : La première est la réforme de la réglementation. Souvenez-vous d'où l'on vient : une liste figée de matériel normalisé, parfois obsolète. Il n'y a pas si longtemps, un solitaire ou un couple, naviguant en baie de Quiberon sur un voilier de croisière équipé de 6 couchettes, devait avoir à bord un radeau de sauvetage 6 places, qu'il pouvait à peine soulever, lequel était, qui plus est, bon à mettre à la décharge au bout de douze ans ! Par ailleurs, le système du matériel de sécurité basé sur des catégories de navigation était incohérent avec le système européen, qui s'appliquait aux catégories de conception.

Pourtant, quand nous avons évoqué cette question, l'Administration nous a d'abord opposé un refus absolu. ll nous aura fallu cinq ans pour parvenir à cette petite révolution que constitue le règlement actuel, avec l'emport de matériel correspondant à des fonctions à remplir, en rapport avec la navigation effectuée et avec le nombre de passagers embarqués !

La seconde est d'avoir réussi à accueillir, au sein du Conseil, une représentation des plaisanciers. Ces derniers n'en faisaient en effet pas partie depuis l'origine du Conseil (1967) jusqu'à mon arrivée. Les premiers à intégrer le CSNP ont été les pêcheurs-plaisanciers, structurés depuis longtemps. Puis j'ai accompagné la montée en puissance de l'Union nationale des associations de navigateurs (UNAN) et son intégration au Conseil.

Pour la troisième, j'hésite entre bien des actions, à commencer par toutes celles en faveur de la protection de notre environnement, un domaine dans lequel la plaisance n'a pas attendu le <Grenelle de l'Environnement> ! Mais, pour citer une réalisation récente et promise, selon moi, à un bel avenir, c'est la diffusion en boucle des bulletins météo sur un canal VHF dédié. ll s'agit encore d'une vieille préconisation du Conseil qui, après avoir été longtemps qualifiée d'<utopique>, a enfin été expérimentée dans le Var, l'été dernier. L'expérience, qui a connu un taux de satisfaction supérieur à 90 %, devrait être étendue dès l'été prochain à La Rochelle et à la baie de Quiberon - et j'espère le plus tôt possible à l'ensemble du littoral.